SUR L’AQUIFÈRE GUARANÍ, UNE DES PLUS GRANDES RÉSERVES D’EAU DOUCE DU MONDE

Bataille pour l’or bleu à la « triple frontière »

 

par Elsa M. Bruzzone
7 janvier 2004

L’activité supposée de groupes terroristes dans la zone de la « Triple frontière » qui unit l’Argentine, le Brésil et le Paraguay a servi de prétexte aux Etats-Unis pour augmenter leur présence militaire dans la région et réaliser leur véritable objectif : s’emparer sans tambour ni trompette de l’Aquifère guaraní, la réserve d’eau la plus importante du monde, partagée par ces pays. L’auteure soutient que s’il est exploité de manière écologiquement soutenable, l’aquifère pourrait produire 40 kilomètres cubes d’eau par an, soit de quoi satisfaire les besoins de toute la population de la région et celle des Etats-Unis.

Au cours des derniers mois, on a affirmé avec insistance que la zone de la « Triple Frontière » (Brésil, Argentine et Paraguay) servirait de refuge pour des organisations telles que le Hamas, le Hezbollah et Al Quaeda.

Selon les données officielles, cette région compte une population de 470.000 habitants répartie de la manière suivante : 30.000 à Puerto Iguazu (Argentine), 270.000 à Foz de Iguazu (Brésil) et 170.000 à Ciudad del Este (Paraguay). S’il s’agit dans leur ensemble d’une quantité appréciable, dans chaque cas particulier, ces populations constituent des pourcentages réduits par rapport au total de leur pays respectifs et un chiffre négligeable par rapport à la somme des populations de ces 3 nations.

A Ciudad del Este et à Foz de Iguazu existe une importante communauté sirio-libanaise qui se consacre au commerce. L’activité économique la plus importante à Foz de Iguazu et Puerto Iguazu est le tourisme tandis qu’à Ciudad del Este c’est la contrebande qui prédomine, organisée et contrôlée par le pouvoir politico-militaire.

Dans cet espace géographique, les pays concernés ont déployé d’importants moyens sécuritaires afin d’éviter que d’éventuelles actions criminelles ne puissent menacer l’industrie vitale du tourisme. Ces moyens sont pléthoriques, sont utilisés de manière coordonnée et avec de modalités particulières : forces policières nationales et provinciales, de gendarmerie et de préfectures, services de renseignement, douanes, agences privées de sécurité pour les hôtels et autres infrastructures touristiques et enfin garnisons militaires.

Pourquoi alors une telle région a-t-elle soudainement acquise une telle importance pour les Etats-Unis ?

La paranoïa états-unienne

La ressource stratégique pour eux est actuellement le pétrole et ses dérivés. Nous avons pu constater que, afin d’assurer leur approvisionnement à bas prix et en utilisant le prétexte de la lutte contre le terrorisme international et le narco-trafic, ils sont parvenus à imposer le contrôle politique et militaire d’importants gisements, surtout en Asie Mineure et en Amérique latine, et n’ont pas hésité à mener la guerre contre l’Afghanistan et l’Irak.

Dans les Amériques, ils ont opéré au Mexique en utilisant l’ALENA (le Traité de libre échange de l’Amérique du Nord) comme instrument de soumission et de dépendance ; et ils ont organisé au Venezuela un coup d’Etat avorté et proféré d’autres menaces afin de ne pas perdre le contrôle du pétrole.

Mais d’autres éléments acquièrent désormais une valeur stratégique pour le futur proche. Il en est ainsi de l’eau potable qui gagne sans cesse plus d’importance en tant que ressource de plus en plus rare pour les années à venir alors qu’elle est une ressource fondamentale pour l’humanité. Qui contrôlera les principales sources d’eau potable contrôlera l’économie mondiale et la vie tout court dans un futur pas si éloigné que cela.

Il y a plusieurs années, le premier pays qui a perçu le danger du nouvel interventionnisme a été le Brésil. Au travers du Plan Amazonia, d’importants intérêts économiques états-uniens avaient menacé de s’établir dans la région amazonienne afin de contrôler les ressources d’eau. Dans le nord, ils ont soutenu le mouvement indépendantiste des Indiens Yanomanis qui aspiraient à proclamer la sécession d’importants secteurs du territoire brésilien. Plus tard, les Etats-Unis sont parvenus à établir une base militaire à Alcántara.

Néanmoins, le Brésil a rapidement réagi pour empêcher la sécession : il a établi une ligne de bases militaires tout au long de cette frontière, construit des routes dans le jungle et transféré sa capitale au coeur de l’Amazonie. Cette stratégie d’affirmation de sa souveraineté a été complétée par la création du Système de surveillance de l’Amazonie (Sivam), par le Système de protection de l’Amazonie (Sipam) et par la décision du gouvernement actuel de fermer la base d’Alcántara.

Mais l’Empire ne s’avoue pas battu facilement : il a changé de front et tenté sans succès de s’affirmer au Venezuela avec un coup d’Etat et, avec le prétexte de la lutte contre le narcotrafic, lancé le dénommé Plan Colombia qui consiste fondamentalement à maintenir une présence militaire active dans la région. Avec l’Initiative régionale andine, il est parvenu à établir une base militaire à Manta, en Equateur, qui lui permet de fermer l’encerclement de l’Amazonie, contrôler militairement sa périphérie et être en condition de jouer un rôle prépondérant au moment où seront exploités ces ressources naturelles.

Tout cela accompagne leur plan d’imposer au cours des prochaines années la Zone de libre échange des Amériques (ALCA), une pseudo-alliance économique qui soumettrait totalement les faibles économies latino-américaines au pouvoir colossal des multinationales états-uniennes, sans autre alternative que l’aliénation de ses ressources.

Le contrôle militaire

Ces éléments éclairent la manière d’analyser l’intérêt militaire des Etats-Unis dans la zone de la « Triple Frontière » où des recherches ont révélé qu’il y existe un gigantesque gisement d’eau potable, sans doute la réserve la plus importante du monde : l’Acuifero Guaraní.

Appelé également Acuifero Gigante del Mercosur ou Sistema Acuifero Mercosur, il est situé entre les 16eme et 32eme parallèle de latitude sud et les 47eme et 56eme méridiens de longitude ouest. Il s’étend dans les vallées des rivières Paraná, Paraguay et Uruguay.

Selon les données actuellement disponibles, sa superficie est d’un million 194 mille kilomètres carrés, desquels 839.000 sont sur le territoite du Brésil, 226.000 en Argentine, 71.700 au Paraguay et 59.000 en Uruguay.

Au nord, il est en contact avec le Pantanal, qui à son tour est relié à l’Amazonie. On ne connaît pas encore sa limite à l’ouest, au Paraguay et en Argentine, bien que l’on suppose que dans ce dernier pays, il se prolonge jusqu’à la vallée du Bermejo. On ne connaît pas non plus sa limite sud en Argentine, mais l’on n’écarte pas le fait qu’il se prolonge jusqu’au régions de la Pampa (sa partie innondée) et patagonique d’où il pourrait y compris se connecter avec la zone des grands lacs de la pré-cordillère.

Il s’agit de l’une plus grandes réserve d’eau souterraine de la planète, évaluée aujourd’hui à 55.000 kilomètres cubes. Chaque kilomètre cube équivaut à un milliard de litres d’eau. La recharge serait de 160 ou 250 kilomètres cubes annuels, de telle sorte qu’avec exploitation de 40 kilomètres cubes annuels, on pourrait approvisionner 360 millions de personnes qui recevraient 300 litres par jour.

Dans de vastes régions, il présente des gonflements naturels. L’épaisseur moyenne est de 200 mètres, bien que le long de l’Uruguay, elle atteint les 800 mètres et 1000 et 2000 mètres dans les zones du Brésil et de l’Argentine. Les eaux situées entre 500 et 1000 mètres de profondeur présentent des débits supérieurs à 500.000 litres par heure et dans quelques cas, près d’un million. La température de l’eau varie avec la profondeur.

Dans la région couverte par l’Acuifero se trouvent 15 millions d’habitants. Le Guarani constitue la principale source d’eau potable pour l’approvisionnement urbain, industriel et agricole. Au Brésil, plus de 300 villes de 3.000 à 500.000 habitants sont totalement ou en partie approvisionnées grâce à lui ; au Paraguay, on enregistre quelques 200 puits qui assument l’approvisionnement des populations de la région centrale du pays, et en Uruguay, on en recense 135, utilisés pour les services publics et les bains thermaux. En Argentine, on exploite seulement 6 puits d’eau douce thermale dans le secteur oriental de la province de Entre Rios.

Les zones de recharge et de décharge du Guarani et celles où il existe une importante concentration d’usagers sont considérées commes des zones critiques (hots spots) : Concordia-Salto (Argentine-Uruguay), Rivera-Santana do Livramento (Uruguay-Brésil) et Ribeirao Preto (Brésil). Mais la zone la plus importante et fondamentale de recharge et de décharge est le corridor transfrontalier qui se trouve entre les territoires du Paraguay, du Brésil et de l’Argentine, et ce corridor se trouve, oh suprise !, dans la zone de la « Triple Frontière ».

Il existe un autre gisement d’eau similaire sur le continent américain. Si ses délimitations précises sont inconnues, il s’étend au moins de la zone du Yucatan, au Mexique, jusqu’au Panama. Ceci expliquerait également la prolifération de bases états-uniennes dans la région et la pression exercée sur les gouvernements locaux afin qu’ils acceptent le Plan Puebla-Panama. Ces deux instruments garantissent aux Etats-Unis le contrôle militaire et économique d’une région dont ils possèdent déjà le contrôle politique.

Les Etats-Unis ont mis en place un système destiné à évaluer l’ampleur de l’Acuifero Guarani, d’assurer son exploitation « durable » et éviter tout type de contamination. Pour cela, ils ont utilisés comme fer de lance de leurs recherches la Banque mondiale, l’Organisation des Etats américains, des institutions allemandes et hollandaises qu’ils contrôlent et certains éléments universitaires des pays concernés.

Ils ont consacré un budget de 26 millions 760 mille dollars et ont fait en sorte d’intégrer les communautés indigènes et la société civile dans leurs plans qui sont : déterminer l’ampleur des ressources, éviter leur contamination, réguler son exploitation « durable » et maintenir de manière permanente le contrôle sur ces ressources.

Le nouvel altruisme gringo

Il faut se poser la question : pourquoi les gouvernements de la région ont-ils renoncé à toute autonomie dans le projet ? Que veut dire « développement durable » pour les pays du Premier monde et pour ceux qui n’appartiennent pas à ce club très sélect ? Il suffit de les observer pour se rendre compte que le Premier monde a dilapidé ses ressources et réserves et qu’aujourd’hui, il vient chercher les nôtres. A qui obéissent et répondent les organismes internationaux qui interviennent dans le projet ? Depuis quand possèdent-ils des sentiments altruistes, solidaires et humanitaires réels ?

Que veut dire « préserver » ? Mettre un cadenas sur les sources ? Le non-usage des eaux ? Depuis quand les populations indigènes sont-elles consultées afin qu’elles donnent leur opinion sur des projets qui, dans leur majorité, les affectent négativement ? Et si on les consulte parfois, ce que l’on peut douter, les écoute-on réellement ? Depuis quand les gouvernements de la région disent-ils la vérité à leurs citoyens et les consultent sur les sujets décisifs quant à la sauvegarde de la souveraineté et l’indépendance de leurs pays ? Pourquoi la communauté académique reste muette en n’alertant pas l’opinion sur les dangers contenus dans ce projet, qui ne répond pas aux intérêts nationaux mais à ceux des Etats-Unis ?

La passivité et l’attitute des autorités locales, exclusivement concentrées sur leurs intérêts particuliers et non sur ceux de la nation, ont favorisé la constante progression des Etats-Unis et mis en danger la souveraineté des pays de l’Acuifero Guarani et de toute la région.

En Argentine, on ignore s’il existe des projets d’utilisation de ce dernier. On sait que les eaux sont d’excellente qualité pour la consommation humaine, industrielle, hydrothermale et pour l’irrigation et que le rapport coûts-bénéfices est clairement favorable si on le compare avec le traitement des eaux de surface.

Avec la construction d’aqueducs, tels que ceux qui furent réalisé dans le passé par les civilisations de ce continent, on pourrait approvisionner en eau pure les petites et les grandes villes et les agglomérations des provinces du nord-est, ainsi que Cordoba, la capitale fédérale, Buenos Aires, pour la consommation humaine et l’agriculture.

En connexion avec la Vallée du Bermejo, on pourrait développer les provinces du nord-est. La population de cette région aurait accès à l’eau potable, un bien rare pour la plupart aujourd’hui, à un coût très peu élevé et en quantités illimitées. Et si la connexion du Guarani avec les vallées patagoniques se confirme, les portes seraient ouvertes - si l’on avait la chance de compter sur des dirigeants politiques engagés dans la sauvegarde des intérêts de cette nation - pour atteindre l’exploitation de ressources qui pourraient financer tout le développement du pays.

Face aux chiffres, il n’y a plus de place pour la surprise, tout tend à s’expliquer à présent : l’insolite présence de troupes militaires états-uniennes dans la région ; la prolifération de rapports - toujours faux - sur les activités du terrorisme international à la « Triple Frontière » ; les accusations infondées contre la communauté arabe ; les perpétuelles manoeuvres combinées des forces militaires de l’Empire avec ceux des pays de la région sous des prétextes aussi infantiles que celui d’enseigner aux marins argentins la manière de combattre le dengue à Misiones.

On évoque sans arrêt la nécessité et la possibilité d’installer une base militaire des Etats-Unis dans la province de Misiones afin de combattre les terribles terroristes. Les préparatifs vont bon train avec l’aval accordé par le ministère de la Défense argentin et l’appui de certains secteurs militaires, qui offrent leurs installation pour les premières phases du projet. Ce sont ces mêmes secteurs militaires qui caressent le rêve qu’une présence yankee leur permettra de répéter leur « épopée de la guerre contre la subversion », avec la différence que les ennemis d’aujourd’hui seront les commerçants sirio-libanais.

 

Traduction : Ataulfo Riera, pour RISAL.

Source : La Jornada, supplément ’Masiosare’, 04-01-04.