En vrac, quelques extraits de mes lectures sur le PSION. (http://tdmbent.fr.st/)

Je précise que si j'en tire des extraits, cela veut dire que c'est un livre qui vaut la "peine" d'être lu.

 

[...]J'ai dit plus haut que ma chambre porte le numéro 80. Elle est donc voisine du 81. Depuis quelques jours, le 81 était vacant.
Un soir, en rentrant, je constatai que, de nouveau, j'avais un voisin, ou plutôt une voisine. Ma voisine était-elle jolie ? Je l'ignorais, mais ce que je pouvais affirmer, c'est qu'elle chantait adorablement. (Les cloisons de l'hôtel sont composées, je crois, de simple pelure d'oignon.)
Elle devait être jeune, car le timbre de sa voix était d'une fraîcheur délicieuse, avec quelque chose, dans les notes graves, d'étrange et de profondément troublant.
Ce qu'elle chantait, c'était une simple et vieille mélodie américaine, comme il en est de si exquises. Bientôt la chanson prit fin et une voix d'homme se fit entendre.
- Bravo ! miss Ellen, vous chantez à ravir, et vous m'avez causé le plus vif plaisir. Et vous, maître Sem, n'allez-vous pas nous dire une chanson de votre pays ?
Une grosse voix enrouée répondit en patois négro-américain :
- Si ça peut vous faire plaisir, monsieur George.
Et le vieux nègre (car, évidemment, c'était un vieux nègre) entonna une burlesque chanson dont il accompagnait le refrain en dansant la gigue, à la grande joie d'une petite fille qui jetait de perçants éclats de rire.
- A votre tour, Doddy, fit l'homme, dites-nous une de ces belles fables que vous dites si bien. Et la petite Doddy récita une belle fable sur un rythme si précipité, que je ne pus en saisir que de vagues bribes.
- C'est très joli, reprit l'homme ; comme vous avez été bien gentille, je vais vous jouer un petit air de guitare, après quoi nous ferons tous un beau dodo. L'homme me charma avec sa guitare.
A mon gré, il s'arrêta trop tôt, et la chambre voisine tomba dans le silence le plus absolu.
- Comment, me disais-je, stupéfait, ils vont passer la nuit tous les quatre dans cette petite chambre ?
Et je cherchais à me figurer leur installation. Miss Ellen couche avec George. On a improvisé un lit à la petite Doddy, et Sem s'est étendu sur le parquet.
(Les vieux nègres en ont vu bien d'autres !)
Ellen ! Quelle jolie voix, tout de même !
Et je m'endormis, la tête pleine d'Ellen.
Le lendemain, je fus réveillé par un bruit endiablé. C'était maître Sem qui se dégourdissait les jambes en exécutant une gigue nationale. Ce divertissement fut suivi d'une petite chanson de Doddy, d'une adorable romance de miss Ellen, et d'un solo de piston véritablement magistral. Tout à coup, une voix monta de la cour.
- Eh bien ! George ; êtes-vous prêt ? Je vous attends.
- Voilà, voilà, je brosse mon chapeau et je suis à vous.
Effectivement, la minute d'après, George sortait.
Je l'examinai par l'entrebâillement de ma porte.
C'était un grand garçon, rasé de près, convenablement vêtu, un gentleman tout à fait. Dans la chambre, tout s'était tu.
J'avais beau prêter l'oreille, je n'entendais rien.
Ils se sont rendormis, pensai-je.
Pourtant, ce diable de Sem semblait bien éveillé.
Quelles drôles de gens !
Il était neuf heures, à peu près. J'attendis.
Les minutes passèrent, et les quarts d'heure, et les heures. Toujours pas un mouvement. Il allait être midi. Ce silence devenait inquiétant. Une idée me vint. Je tirai un coup de revolver dans ma chambre, et j'écoutai. Pas un cri, pas un murmure, pas une réflexion de mes voisins. Alors j'eus sérieusement peur. J'allai frapper à leur porte
- Open the door, Sem ! . Miss Ellen !. Doddy ! Open the door.
Rien ne bougeait ! Plus de doute, ils étaient tous morts. Assassinés par George, peut-être Ou asphyxiés ! Je voulus regarder par le trou de la serrure. La clef était sur la porte. Je n'osai pas entrer. Comme un fou, je me précipitai au bureau de l'hôtel.
- Madame Stéphany, fis-je d'une voix que j'essayai de rendre indifférente, qui demeure à côté de moi ?
- Au 81 ? C'est un Américain, M. George Huyotson.
- Et que fait-il ?
- Il est ventriloque
"


"5 semaines en ballon" Jules Vernes.
"Les obstacles, répondit sérieusement Fergusson (le docteur maitre de l'expédition), sont inventés pour être vaincus; quant aux dangers, qui peut se flatter de les fuir ? Tout est danger dans la vie; il peut être très dangereux
de s'asseoir devant sa table ou de mettre son chapeau sur sa tête; il faut d'ailleurs considérer ce qui doit arriver comme arrivé déjà, et ne voir que le présent dans l'avenir, car 1'avenir n'est  qu'un présent un peu plus éloigné."

"DES CONSPIRATIONS ET DE LA JUSTICE POLITIQUE" François Guizot (1787-1874).
"Si les Hollandais, après avoir conquis leur patrie sur l'Océan, s'étaient contentés d'élever des digues et d'infliger des peines à quiconque eût osé les dégrader, depuis longtemps 1'Océan aurait reconquis la Hollande. Ils ont exercé sur les digues une surveillance plus continue et plus habile; ils ont maintes fois changé leur direction, leur place, le système de leur construction et de leur entretien. Ils ont fait plus; ils ont inspiré aux citoyens un esprit public qui a soigné et défendu les digues avec une vigilance religieuse, non moins puissante que le travail de l'administration
(1). L'Océan s'est soumis à tant d'efforts et respecte leur pays.
[(1) Un enfant Hollandais, se promenant seul le long d'une digue, aperçut une fissure par où l'eau commençait à couler. Il essaya de la boucher avec du sable, de la terre, tout ce qu'il trouva sous sa main. N'y pouvant réussir et
ne voyant venir personne, il s'assit, le dos appuyé contre la fente, empêchant, à tout risque, le progrès de l'eau et attendant du secours. Là où existe un sentiment public si général et si impérieux, on peut être assuré que le but vers lequel il se dirige sera atteint. Que la politique sache inspirer en faveur de l'ordre établi un sentiment de ce genre, les tribunaux auront peu de conspirateurs à punir.]"

Anthologie du journalisme
"Voltaire a dit : «Plus les hommes seront éclairés, et plus ils seront libres.» Ses successeurs ont dit au peuple que plus ils seront libres, plus ils seront éclairés, ce qui a tout perdu.
-- Il faut attaquer l'opinion avec les armes de la raison : on ne tire pas des coups de fusil aux idées.
-- La religion unit les hommes dans les mêmes dogmes, la politique les unit dans les mêmes principes, et la philosophie les resserre dans les lois; c'est le dissolvant de la société. "

PAUL-LOUIS COURIER (1772-1825)  LA PEUR DE LA PRESSE
"C'est l'imprimerie qui met le monde à mal. C'est la lettre moulée qui fait qu'on assassine depuis la création, et Caïn lisait les journaux dans le paradis terrestre. Il n'en faut point douter ; les ministres le disent ; ces ministres ne mentent pas, à la tribune surtout. Tant il y a qu'il n'y a plus qu'un moyen de gouverner, surtout depuis qu'un autre émissaire de l'enfer a trouvé cette autre invention de distribuer chaque matin à vingt ou trente mille abonnés une feuille où se lit tout ce que le monde dit et pense, et les projets des gouvernants, et les craintes des gouvernés. Si cet abus continuait, que pourrait entreprendre la cour qui ne fût contrôlé d'avance, examiné, jugé, critiqué, apprécié ? Le public se mêlerait de tout, voudrait fourrer dans tout son petit intérêt, compterait avec la trésorerie, surveillerait la haute police et se moquerait de la diplomatie. La nation, enfin, ferait marcher le gouvernement comme un cocher qu'on paye et qui doit nous mener, non où il veut, ni comme il veut, mais où nous prétendons aller, et sur le chemin qui nous convient : chose horrible à penser, contraire au droit divin et aux capitulaires. "

 

L'éducation sentimentale, C.Baudelaire : Paris avant la pollution automobile :
××"La Seine, jaunâtre, touchait presque au tablier des ponts. Une fraîcheur s'en exhalait. Frédéric l'aspira de toutes ses forces, savourant ce bon air de Paris qui semble contenir des effluves amoureuses et des émanations intellectuelles; il eut un attendrissement en apercevant le premier fiacre."

××"L'action, pour certains hommes, est d'autant plus impraticable que le désir est plus fort. La méfiance d'eux-mêmes les embarrasse, la crainte de déplaire les épouvante; d'ailleurs, les affections profondes ressemblent aux honnêtes femmes; elles ont peur d'être découvertes, et passent dans la vie les yeux baissés. "

××"Alors, on le questionna sur le complot; sa place d'attaché au Parquet devait lui fournir des renseignements.
Il confessa n'en pas avoir. Du reste, il connaissait fort peu le personnage, l'ayant vu deux ou trois fois seulement, et le tenait en définitive pour un assez mauvais drôle. Frédéric, indigné, s'écria :
- " Pas du tout ! c'est un très honnête garçon ! "
- " Cependant, monsieur ", dit un propriétaire, " on n'est pas honnête quand on conspire ! "
La plupart des hommes qui étaient là avaient servi, au moins, quatre gouvernements; et ils auraient vendu la France ou le genre humain, pour garantir leur fortune, s'épargner un malaise, un embarras, ou même par simple bassesse, adoration instinctive de la force. Tous déclarèrent les crimes politiques inexcusables. Il fallait plutôt pardonner à ceux qui provenaient du besoin ! Et on ne manqua pas de mettre en avant l'éternel exemple du père de famille, volant l'éternel morceau de pain chez l'éternel boulanger.
Un administrateur s'écria même :
- " Moi, monsieur, si j'apprenais que mon frère conspire, je le dénoncerais ! "
Frédéric invoqua le droit de résistance; et, se rappelant quelques phrases que lui avait dites Deslauriers, il cita Desolmes, Blackstone, le bill des droits en Angleterre, et l'article 2 de la Constitution de 91. C'était même en vertu de ce droit-là qu'on avait proclamé la déchéance de Napoléon; il avait été reconnu en 1830, inscrit en tête de la Charte.
- " D'ailleurs, quand le souverain manque au contrat, la justice veut qu'on le renverse. "
- " Mais c'est abominable ! " exclama la femme d'un préfet.
Toutes les autres se taisaient, vaguement épouvantées, comme si elles eussent entendu le bruit des balles. Mme Dambreuse se balançait dans son fauteuil, et l'écoutait parler en souriant.
Un industriel, ancien carbonaro, tâcha de lui démontrer que les d'Orléans étaient une belle famille; sans doute, il y avait des abus...
- " Eh bien, alors ? "
- " Mais on ne doit pas les dire, cher monsieur ! Si vous saviez comme toutes ces criailleries de l'Opposition nuisent aux affaires ! "
- " Je me moque des affaires ! " reprit Frédéric.
La pourriture de ces vieux l'exaspérait; et, emporté par la bravoure qui saisit quelquefois les plus timides, il attaqua les financiers, les députés, le Gouvernement, le Roi, prit la défense des Arabes, débitait beaucoup de sottises. Quelques-uns l'encourageaient ironiquement : " Allez donc ! continuez ! " tandis que d'autres murmuraient : " Diable ! quelle exaltation ! "


SUPPLEMENT AU VOYAGE DE BOUGAINVILLE, DENIS DIDEROT :
-"Au départ de Bougainville, lorsque les habitants accouraient en foule sur le rivage, s'attachaient à ses vêtements, serraient ses camarades entre leurs bras, et pleuraient, ce vieillard s'avança d'un air sévère, et dit pleurez, malheureux Tahitiens ! pleurez; mais que ce soit de l'arrivée, et non du départ de ces hommes ambitieux et méchants : un jour, vous les connaîtrez mieux. Un jour, ils reviendront, le morceau de bois que vous voyez attaché à la ceinture de celui-ci, dans une main, et le fer qui pend au côté de celui-là, dans l'autre, vous enchaîner, vous gorger, ou vous assujettir à leurs extravagances et à leurs vices; un jour vous servirez sous eux, aussi corrompus, aussi vils, aussi malheureux qu'eux. Mais je me console; je touche à la fin de ma carrière; et la calamité que je vous annonce, je ne la verrai point. O tahitiens ! mes amis ! vous auriez mi moyen d'échapper à un funeste avenir; mais aimerai mieux mourir que de vous en donner le conseil. Qu'ils s'éloignent, et qu'ils vivent. Puis s'adressant à Bougainville, il ajouta : Et toi, chef des brigands qui t'obéissent, écarte promptement ton vaisseau de notre rive : nous sommes innocents, nous sommes heureux; et tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct de la nature; et tu as tenté d'effacer de nos âmes son caractère. Ici tout est à tous et tu nous as prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien. Nos filles et nos femmes nous sont communes; tu as partagé ce privilège avec nous; et tu es venu allumer en elles des fureurs inconnues. Elles sont devenues folles dans tes bras; tu es devenu féroce entre les leurs. Elles ont commencé à se haïr; vous vous êtes égorgés pour elles; et elles nous sont revenues teintes de votre sang. Nous sommes libres; et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage. Tu n'es ni un dieu, ni un démon qui es­tu donc, pour faire des esclaves ? Orou ! toi qui entends la langue de ces hommes­là, dis­nous à tous, comme tu me l'as dit à moi-même, ce qu'ils ont écrit sur lame de métal : Ce pays est a nous.
Ce pays est à toi ! et pourquoi ? parce que tu y as mis le pied ? Si un Tahitien débarquait un jour sur vos côtes, et qu'il gravât sur une de vos pierres ou sur l'écorce d'un de vos arbres. Ce pays est aux habitants de Tahiti, qu'en penserais-tu ? Tu es le plus fort ! Et qu'est-ce que cela fait ? Lorsqu'on t'a enlevé une des méprisables bagatelles dont ton bâtiment est rempli, tu t'es récrié, tu t'es vengé; et dans le même instant tu as projeté au fond de ton cœur le vol de toute une contrée ! Tu n'es pas esclave : tu souffrirais plutôt la mort que de l'être, et tu veux nous asservir ! Tu crois donc que le Tahitien ne sait pas défendre sa liberté et mourir ? Celui dont tu veux t'emparer comme de la brute, le Tahitien est ton frère. Vous êtes deux enfants de la nature; quel droit as-tu sur lui qu'il n'ait pas sur toi ? Tu es venu; nous sommes-nous jetés sur ta personne ? avons-nous pillé ton vaisseau ? t'avons­nous saisi et exposé aux flèches de nos ennemis ? t'avons­nous associé dans nos champs au travail de nos animaux ? Nous avons respecté notre image en toi. Laisserons nos mœurs; elles sont plus sages et plus honnêtes que les tiennes; nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance, contre tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et bon, nous le possédons. Sommes-nous dignes de mépris, parce que nous n'avons pas su nous faire des besoins superflus ? Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger;
Lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es entré dans nos cabanes, qu'y manque.t.il, à ton avis ? Poursuis jusqu'où tu voudras ce que tu appelles commodités de la vie; mais permets à des êtres sensés de s'arrêter, lorsqu'ils n'auraient à obtenir, de la continuité de leurs pénibles efforts, que des biens imaginaires. Si tu nous persuades de franchir l'étroite limite du besoin, quand finirons­nous de travailler ? Quand jouirons­nous ? Nous avons rendu la somme de nos fatigues annuelles et journalières la moindre qu'il était possible, parce que rien ne nous paraît préférable au repos. Va dans ta contrée t'agiter, te tourmenter tant que tu voudras; laisses nous reposer : ne nous entête ni de tes besoins factices, ni de tes vertus chimériques. Regarde ces hommes; Vois comme ils sont droits, sains et robustes. Regarde Ces femmes; vois comme elles sont droites, saines, fraîches et belles. Prends cet arc, c'est le mien; appelle à ton aide un, deux, trois, quatre de tes camarades, et tâchez de le tendre. Je le tends moi seul. Je laboure la terre; je grimpe la montagne; je perce la forêt; je parcours une lieue de la plaine en moins d'une heure. Tes jeunes compagnons ont eu peine à me suivre; et j'ai quatre-vingt-dix ans passés. Malheur à cette île ! malheur aux Tahitiens présents, et à tous les Tahitiens à venir, du jour où tu nous as visités ! Nous ne connaissions qu'une maladie; celle à laquelle l'homme, l'animal et la plante ont été condamnés, la vieillesse; et tu nous en as apporté une autre tu as infecté notre sang. Il nous faudra peut­être exterminer de nos propres mains nos filles, nos femmes, nos enfants; ceux qui ont approché tes femmes; celles qui ont approché tes hommes. Nos champs seront trempés du sang impur qui a passé de tes veines dans les nôtres; ou nos enfants, condamnés à nourrir et à perpétuer le mal que tu as donné aux pères et aux mères, et qu'ils transmettront à jamais à leurs descendants. Malheureux ! tu seras coupable, ou des ravages qui suivront les funestes caresses des tiens,es meurtres que nous commettrons pour en arrêter le poison. Tu parles de crimes ! as-tu l'idée d'un plus grand crime que le tien ? Quel est chez toi le châtiment de celui qui tue son voisin ? la mort par le fer. Quel est chez toi le châtiment du lâche qui l'empoisonne ? la mort par le feu. Compare ton forfait à ce dernier; et dis­nous, empoisonneur de nations, le supplice que tu mérites ? Il n'y a qu'un moment, la jeune Tahitienne s'abandonnait avec transport aux embrassements du jeune Tahitien; elle attendait avec impatience que sa mère, autorisée par l'âge nubile, relevât son voile, et mît sa gorge à nu. Elle était fière d'exciter les désirs, et d'irriter les regards amoureux de l'inconnu, de ses parents, de son fière; elle acceptait sans frayeur et sans honte, en notre présence, au milieu d'un cercle d'innocents Tahitiens, au son des flûtes, entre les danses, les caresses de celui que son jeune cœur et la voix secrète de ses sens lui désignaient. L'idée de crime et le péril de la maladie sont entrés avec toi parmi nous. Nos jouissances, autrefois si douces, sont accompagnées de remords et d'effroi. Cet homme noir, qui est près de toi, qui m'écoute, a parlé à nos garçons; je ne sais ce qu'il a dit à nos filles; mais nos garçons hésitent; mais nos filles rougissent. Enfonce­toi, Si tu veux, dans la forêt obscure avec la compagne perverse de tes plaisirs; mais accorde aux bons et simples Tahitiens de se reproduire sans honte, à la face du ciel et au grand jour. Quel sentiment plus honnête et plus grand pourrais­tu mettre à la place de celui que nous leur avons inspiré, et qui les anime ? Ils pensent que le moment d'enrichir la nation et la famille d'un nouveau citoyen est venu, et ils s'en glorifient. Ils mangent pour vivre et pour croître : ils croissent pour multiplier, et ils n'y trouvent ni vice, ni honte. Ecoute la suite de tes forfaits. A peine t'es­tu montré parmi eux, qu'ils sont devenus voleurs. A peine es­tu descendu dans notre terre, qu'elle a fumé de sang. Ce Tahitien qui courut à ta rencontre, qu 'cuillit, qui te reçut en criant : Talo ! ami, ami; vous l'avez tué. Et pourquoi l'avez­vous tué ? parce qu'il avait été séduit par l'éclat de tes petits œufs de serpents. Il te donnait ses fruits; il t'offrait sa femme et sa fille; il te cédait sa cabane : et tu l'as tué pour une poignée de ces grains, qu'il avait pris sans te les demander."

-"L'aumônier et le Tahitien étaient à peu près du même âge, trente-cinq à trente-six ans. Orou n'avait alors que sa femme et trois filles appelées Asto, Palli et Thia. Elles le déshabillèrent, lui lavèrent le visage, les mains et les pieds, et lui servirent un repas sain et frugal. Lorsqu'il fit sur le point de se coucher, Orou, qui s'était absenté avec sa famille, reparut, lui présenta sa femme et ses trois filles nues, et lui dit :
-- Tu as soupé, tu es jeune, tu te portes bien; si tu dors seul, tu dormiras mal; l'homme a besoin la nuit d'une compagne à son côté. Voilà ma femme, voilà mes filles : choisis celle qui te convient; mais si tu veux m'obliger, tu donneras la préférence à la plus jeune de mes filles qui n'a point encore eu d'enfants.
La mère ajouta : -- Hélas ! je n'ai pas à m'en plaindre; la pauvre Thia ! ce n'est pas sa faute.
L'aumônier répondit : Que sa religion, son état, les bonnes mœurs et l'honnêteté ne lui permettaient pas d'accepter ces offres.
Orou répliqua : -- Je ne sais ce que c'est que la chose que tu appelles religion; mais je ne puis qu'en penser mal, puisqu'elle t'empêche de goûter un plaisir innocent, auquel nature, la souveraine maîtresse, nous invite tous; de donner l'existence à un de tes semblables; de rendre un service que le père, la mère et les enfants te demandent; de t'acquitter envers un hôte qui t'a fait un bon accueil, et d'enrichir une nation, en l'accroissant d'un sujet de plus. je ne sais ce que c'est que la chose que tu appelles état; mais ton premier devoir est d'être homme et d'être reconnaissant. je ne te propose pas de porter dans ton pays les mœurs d'Orou; mais Orou, ton hôte et ton ami te supplie de te prêter aux mœurs de Tahiti. Les mœurs de Tahiti sont-elles meilleures ou plus mauvaises que les vôtres ? c'est une question facile à décider. La terre où tu es né a­t­elle plus d'hommes qu'elle n'en peut nourrir ? en ce cas tes mœurs ne sont ni pires, ni meilleures que les nôtres. En peut­elle nourrir plus qu'elle n'en a ? nos mœurs sont meilleures que les tiennes. Quant à l'honnêteté que tu m'objectes, je te comprends; j'avoue que j'ai tort; et je t'en demande pardon. je n'exige pas que tu nuises à ta santé; si tu es fatigué, il faut que tu te reposes; mais j'espère que tu ne continueras pas à nous contrister. Vois le souci que tu as répandu sur tous ces visages elles craignent que tu n'aies remarqué en elles quelques défauts qui leur attirent ton dédain. Mais quand cela serait, le plaisir d'honorer une de mes filles, entre ses compagnes et ses sœurs, et de faire une bonne action, ne te suffirait­il pas ? Sois généreux !
L' AUMÔNIER Ce n'est pas cela : elles sont toutes quatre également belles; mais ma religion ! mais mon état !
OR0U. Elles m'appartiennent, et je te les offre elles sont à elles, et elles se donnent à toi. Quelle que soit la pureté de conscience que la chose religion et la chose état te prescrivent, tu peux les accepter sans scrupule. je n'abuse point de mon autorité; et sois sûr que je connais et que je respecte les droits des personnes.
Ici, le véridique aumônier convient que jamais la providence ne l'avait exposé à une aussi pressante tentation. Il était jeune; il s'agitait, il se tourmentait; il détournait ses regards des aimables suppliantes; il les ramenait sur elles; il levait ses yeux et ses mains au ciel. Thia, la plus jeune, embrassait ses genoux et lui disait : Etranger, n'afflige pas mon père, n'afflige pas ma mère, ne m'afflige pas ! Honore­moi dans la cabane et parmi les miens; élève­moi au rang de mes sœurs qui se moquent de moi. Asto l'aînée a déjà trois enfants; Palli, la seconde, en a deux, et Thia n'en a point ! Etranger, honnête étranger, ne me rebute pas ! rends­moi mère; fais­moi un enfant que je puisse un jour promener par la main, à côté de moi, dans Tahiti; qu'on voie dans neuf mois attaché à mon sein; dont je sois fière, et qui fasse une partie de ma dot, lorsque je passerai de la cabane de mon père dans une autre. je serai peut-être plus chanceuse avec toi qu'avec nos jeunes Tahitiens. Si tu m'accordes cette faveur, je ne t'oublierai plus; je te bénirai toute ma vie; j'écrirai ton nom sur mon bras et sur celui de ton fils nous le prononcerons sans cesse avec joie; et lorsque tu quitteras ce rivage, mes souhaits t'accompagneront sur les mers jusqu'à ce que tu sois arrivé dans ton pays.
Le naïf aumônier dit qu'elle lui serrait les mains, qu'elle attachait sur ses yeux des regards si expressifs et si touchants; qu'elle pleurait; que son père, sa mère et ses sœurs s'éloignèrent; qu'il resta seul avec elle, et qu'en disant : Mais ma religion, mais mon état, il se trouva le lendemain couché à côté de cette jeune fille, qui l'accablait de caresses, et qui invitait son père, sa mère et ses sœurs, lorsqu'ils s'approchèrent de leur lit le matin, à joindre leur reconnaissance à la sienne. Asto et Palli, qui s'étaient éloignées, rentrèrent avec les mets du pays, des boissons et des fruits, elles embrassaient leur sœur et faisaient des vœux sur elle. Ils déjeunèrent tous ensemble; ensuite Orou, demeuré seul avec l'aumônier, lui dît je vois que ma fille est contente de toi; et je te remercie. Mais pourrais-tu m'apprendre ce que c'est que le mot religion, que tu as prononcé tant de fois, et avec tant de douleur ?
L'aumônier, après avoir rêvé un moment, répondit  : Qui est­ce qui a fait ta cabane et les ustensiles qui la meublent ?
OROU. C'est moi.
L'AUMONIER. Eh bien ! nous croyons que ce monde et ce qu'il renferme est l'ouvrage d'un ouvrier.
OROU. Il a donc des pieds, des mains, une tête ?
L'AUMONIER. Non.
OROU. Où fait-il sa demeure ?
L'AUMÔNIER. Partout.
OR0U. Ici même !
L'AUMÔNIER. Ici.
OROU. Nous ne l'avons jamais vu.
L'AUMÔNIER. On ne le voit pas.
OROU. Voilà un père bien indifférent ! Il doit être vieux; car il a du moins l'âge de son ouvrage.
L'AUMONIER. Il ne vieillit point; il a parlé à nos ancêtres il leur a donné des lois; il leur a prescrit la manière dont il voulait être honoré; il leur a ordonné certaines actions, comme bonnes; il leur en a défendu d'autres, comme mauvaises.
OROU. J'entends; et une de ces actions qu'il leur a défendues comme mauvaises, c'est de coucher avec une femme et une fille ? Pourquoi donc a­t­il fait deux sexes ?
L'AUMONIER. Pour s'unir; mais à certaines conditions requises, après certaines cérémonies préalables, en conséquence desquelles un homme appartient à une femme, et n'appartient qu'à elle; une femme appartient à un homme, et n appartient qu'à lui.
0R0U. Pour toute leur vie ?
L 'AUMONIER. Pour toute leur vie.
0R0U. En sorte que, s'il arrivait à une femme de coucher avec un autre que son mari, ou à un mari de coucher avec une autre que sa femme… mais cela n'arrive point, car, puisqu'il est là, et que cela lui déplaît, il sait les en empêcher.
L'AUMONIER. Non; il les laisse faire, et ils pèchent contre la loi de Dieu, car c'est ainsi que nous appelons le grand ouvrier, contre la loi du pays; et ils commettent un crime.
OROU. Je serais fâché de t'offenser par mes discours; mais si tu le permettais, je te dirais mon avis.
L'AUMONIER. Parle.
OROU. Ces préceptes singuliers, je les trouve opposés à la nature, contraires à la raison; faits pour multiplier les crimes, et fâcher à tout moment le vieil ouvrier, qui a tout fait sans tête, sans mains et sans outils; qui est partout, et qu'on ne voit nulle part; qui dure aujourd'hui et demain, et qui n'a pas un jour de plus; qui commande et qui n'est pas obéi; qui peut empêcher, et qui n'empêche pas. Contraires à la nature, parce qu'ils supposent qu'un être sentant, pensant et libre, peut être la propriété d'un être semblable à lui. Sur quoi ce droit serait­il fondé ? Ne vois­tu pas qu'on a confondu, dans ton pays, la chose qui n'a ni sensibilité, ni pensée, ni désir, ni volonté; qu'on quitte, qu'on prend, qu'on garde, qu'on échange sans qu'elle souffre et sans qu'elle se plaigne, avec la chose qui ne s'échange point, qui ne s'acquiert point; qui a liberté, volonté, désir; qui peut se donner ou se refuser pour un moment; se donner ou se refuser pour toujours; qui se plaint et qui souffre; et qui ne saurait devenir un effet de commerce, sans qu'on oublie son caractère, et qu'on fasse violence à la nature ? Contraires à la loi générale des êtres. Rien, en effet, te paraît­il plus insensé qu'un Précepte qui proscrit le changement qui est en nous; qui commande une constance qui n'y peut être, et qui viole la nature et la liberté du mâle et de la femelle, en les enchaînant pour jamais l'un à l'autre; qu'une fidélité qui borne la plus capricieuse des jouissances à un même individu; qu'un serment d'immutabilité de deux êtres de chair, à la face d'un ciel qui n'est pas un instant le même, sous des antres qui menacent ruine; au bas d'une roche qui tombe en poudre; au pied d'un arbre qui se gerce; sur une pierre qui s'ébranle ? Crois­moi, vous avez rendu la condition de l'homme pire que celle de l'animal. Je ne sais ce que c'est que ton grand ouvrier mais je me réjouis qu'il n'ait point parlé à nos pères, et je souhaite qu'il ne parle point à nos enfants; car il pourrait par hasard leur dire les mêmes sottises, et ils ent peut­être celle de les croire. Hier, en soupant, tu nous as entretenus de magistrats et de prêtres; je ne sais quels sont ces personnages que tu appelles magistrats et prêtres, dont l'autorité règle votre conduite; mais, dis-moi, sont-ils maîtres du bien et du mal ? Peuvent­ils faire que ce qui est juste soit injuste, et que ce qui est injuste soit juste ? Dépend-il d'eux d'attacher le bien à des actions nuisibles, et le mal à des actions innocentes ou utiles ? Tu ne saurais le penser, car, à ce compte, il n'y aurait ni vrai ni faux, ni bon ni mauvais, ni beau ni laid; du moins, que ce qu'il plairait à ton grand ouvrier, à tes magistrats, à tes prêtres, de prononcer tel; et, d'un moment à l'autre, tu serais obligé de changer d'idées et de conduite. Un jour on te dirait, de la part de l'un de tes trois maîtres : tue, et tu serais obligé, en conscience, de tuer; un autre jour : vole; et tu serais tenu de voler; ou : ne mange pas de ce fruit; et tu n'oserais en manger; je te défends ce légume ou cet animal; et tu te garderais d'y toucher. Il n'y a point de bonté qu'on ne pût t'interdire; point de méchanceté qu'on ne pût t'ordonner. Et où en serais­tu réduit, si tes trois maîtres, peu d'accord entre eux, s'avisaient de te permettre, de t'enjoindre et de te défendre la même chose, comme je pense qu'il arrive souvent ? Alors, pour plaire au prêtre, il faudra que tu te brouilles avec le magistrat; pour satisfaire le magistrat, il faudra que tu mécontentes le grand ouvrier; et pour te rendre agréable au grand ouvrier, il faudra que tu renonces à la nature. Et sais­tu ce qui en arrivera ? c'est que tu les mépriseras tous les trois, et que tu ne seras ni homme, ni citoyen, ni pieux; que tu ne seras rien; que tu seras mal avec toutes les sortes d'autorité; mal avec toi-même; méchant, tourmenté par ton cœur; persécuté par tes maîtres insensés; et malheureux, comme je te vis hier au soir, lorsque je te présentai mes filles, et que tu t'écriais : Mais ma religion ! mais mon état ! Veux­tu savoir, en tout temps et en totle,ce qui est bon et mauvais ? Attache­toi à la nature des choses et des actions; à tes rapports avec ton semblable; à l'influence de ta conduite sur ton utilité particulière et le bien général. Tu es en délire, si tu crois qu'il y ait rien, soit en haut, soit en bas, dans l'univers, qui puisse ajouter ou retrancher aux lois de la nature. Sa volonté éternelle est que le bien soit préféré au mal, et le bien général au bien particulier. Tu ordonneras le contraire; mais tu ne seras pas obéi. Tu multiplieras les malfaiteurs et les malheureux par la crainte, par le châtiment et par les remords; tu dépraveras les consciences; tu corrompras les esprits; ils ne sauront plus ce qu'ils ont à faire ou à éviter. Troublés dans l'état d'innocence, tranquilles dans le forfait, ils auront perdu de vue l'étoile Polaire, leur chemin."

-"B. Si les lois sont bonnes, les mœurs sont bonnes; Si le lois sont mauvaises, les mœurs sont mauvaises; Si les lois, bonnes ou mauvaises, ne sont point observées, la pire condition d'une société, il n'y a point de mœurs. Or comment voulez­vous que les lois s'observent quand elles se contredisent ? Parcourez 1'histoire des siècles et des nations tant anciennes que modernes, et vous trouverez les hommes assujettis à trois codes, le code de la nature, le code civil, et le code religieux, et contraints d'enfreindre alternativement ces trois codes qui n'ont Jamais été d'accord; d'où il est arrivé qu'il n'y a eu dans aucune contrée, comme Orou l'a deviné de la nôtre, ni homme, ni citoyen, ni religieux.
A. D'où vous conclurez, sans doute, qu'en fondant la morale sur le rapports éternels, qui subsistent entre les hommes, la loi religieuse devient peut­être superflue; et que la loi civile ne doit être que l'énonciation de la loi de nature. "

-"A. Ainsi vous préféreriez l'état de nature brute et sauvage ?
B. Ma foi, je n'oserais prononcer; mais je sais qu'on a vu plusieurs fois l'homme des villes se dépouiller et rentrer dans la forêt, et qu'on n'a jamais vu l'homme de la forêt se vêtir et s'établir dans la ville.
A. Il m'est venu souvent dans la pensée que la somme des biens et des maux était variable pour chaque individu; mais que le bonheur ou le malheur d'une espèce animale quelconque avait sa limite qu'elle ne pouvait franchir, et que peut­être nos efforts nous rendaient en dernier résultat autant d'inconvénient que d'avantage; en sorte que nous nous étions bien tourmentés pour accroître les deux membres d'une équation, entre lesquels il subsistait une éternelle et nécessaire égalité. Cependant je ne doute pas que la vie moyenne de l'homme civilisé ne soit plus longue que la vie moyenne de l'homme sauvage.
B. Et si la durée d'une machine n'est pas une juste mesure de son plus ou moins de fatigue, qu'en concluez vous ?
A. Je vois qu'à tout prendre, vous inclineriez à croire les hommes d'autant plus méchants et plus malheureux qu'ils sont plus civilisés ?
B. Je ne parcourrai pas toutes les contrées de l'univers; mais je vous avertis seulement que vous ne trouverez la condition de l'homme heureuse que dans Tahiti, et supportable que dans un recoin de l'Europe. Là, des maîtres ombrageux et jaloux de leur sécurité se sont occupés à le tenir dans ce que vous appelez l'abrutissement. "

LA FEMME AU COLLIER DE VELOURS, ALEXANDRE DUMAS.
-"UNE BARRIERE DE PARIS EN 1793
Le voyage du jeune homme fut assez triste dans cette France qu'il avait tant désirée. Ce n'était pas qu'en se rapprochant du centre il éprouvât autant de difficultés qu'il en avait rencontré pour se rendre aux frontières; non, la République française faisait meilleur accueil aux arrivants qu'aux partants.
Toutefois on n'était admis au bonheur de savourer cette précieuse forme de gouvernement qu'après avoir accompli un certain nombre de formalités passablement rigoureuses.
Ce fut le temps où les Français surent le moins écrire, mais ce fut le temps où ils écrivirent le plus. Il paraissait donc, à tous les fonctionnaires de fraîche date, convenable d'abandonner leurs occupations domestiques ou plastiques, pour signer des passeports, composer des signalements, donner des visas, accorder des recommandations, et faire, en un mot, tout ce qui concerne l'état de patriote.
Jamais la paperasserie n'eut autant de développement qu'à cette époque. Cette maladie endémique de l'administration française, se greffant sur le terrorisme, produisit les plus beaux échantillons de calligraphie grotesque dont on eût pu parler jusqu'à ce jour."


MADAME BOVARY, Gustave Flaubert
-"-Taisez-vous donc, monsieur Homais! vous êtes un impie! vous n'avez pas de religion!
Le pharmacien répondit:
-J'ai une religion, ma religion, et même j'en ai plus qu'eux tous, avec leurs momeries et leurs jongleries! J'adore Dieu, au contraire! Je crois en l'Etre suprême, à un Créateur, quel qu'il soit, peu m'importe, qui nous a placés ici-bas pour y remplir nos devoirs de citoyen et de père de famille; mais je n'ai pas besoin d'aller, dans une église, baiser des plats d'argent et engraisser de ma poche un tas de farceurs qui se nourrissent mieux que nous! Car on peut l'honorer aussi bien dans un bois, dans un champ, où même en contemplant la voûte éthérée, comme les anciens. Mon Dieu, à moi, c'est le Dieu de Socrate, de Franklin, de Voltaire et de Béranger! Je suis pour la Profession de foi du vicaire Savoyard et les immortels principes de 89! Aussi je n'admets pas un bonhomme du bon Dieu qui se promène dans son parterre la canne à la main, loge ses amis dans le ventre des baleines, meurt en poussant un cri et ressuscite au bout de trois jours: choses absurdes en elles-mêmes et complètement opposées, d'ailleurs, à toutes les lois de la physique; ce qui nous démontre, en passant, que les prêtres ont toujours croupi dans une ignorance turpide, où ils s'efforcent d'engloutir avec eux les populations. "

Germinal de Zola
"Lorsque M. Hennebeau (patron de la mine) rentra dans la salle à manger, il retrouva ses convives immobiles et muets, devant les liqueurs. En deux mots, il mit au courant Deneulin, dont le visage acheva de s'assombrir. Puis, tandis qu'il buvait son café froid, on tâcha de parler d'autre chose. Mais les Grégoire eux-mêmes revinrent à la grève, étonnés qu'il n'y eût pas des lois pour défendre aux ouvriers de quitter leur travail. Paul rassurait Cécile, affirmait qu'on attendait les gendarmes."


JACQUES LE FATALISTE ET SON MAITRE, DENIS DIDEROT
"
- Quoi ! le pendant du mari à qui sa femme dit : J'ai trois enfants sur les bras; et qui lui répond : Mets-les à terre… Ils me demandent du pain : donne-leur le fouet ! - Précisément.Voici son entretien avec ma femme.
- Vous voilà, monsieur Gousse ?
- Non, madame, je ne suis pas un autre. D'où venez-vous ?
- D'où j'étais allé.
- Qu'avez-vous fait là ?
- J'ai raccommodé un moulin qui allait mal.
- A qui appartenait ce moulin ?
- Je n'en sais rien; je n'étais pas allé pour raccommoder le meunier.
- Vous êtes fort bien vêtu contre votre usage; pourquoi sous cet habit, qui est très propre, une chemise sale ?
- C'est que je n'en ai qu'une.
- Et pourquoi n'en avez-vous qu'une ?
- C'est que je n'ai qu'un corps à la fois.
- Mon mari n'y est pas, mais cela ne vous empêchera pas de dîner ici.
- Non, puisque je ne lui ai confié ni mon estomac ni mon appétit.
- Comment se porte votre femme ?
- Comme il lui plaît; c'est son affaire.
- Et vos enfants ?
- A merveille !
- Et celui qui a de si beaux yeux, un si bel embonpoint, une si belle peau ?
- Beaucoup mieux que les autres; il est mort.
- Leur apprenez-vous quelque chose ?
- Non, madame.
- Quoi ? ni à lire, ni à écrire, ni le catéchisme ?
- Ni à lire, ni à écrire, ni le catéchisme.
- Et pourquoi cela ?
- C'est qu'on ne m'a rien appris, et que je n'en suis pas plus ignorant. S'ils ont de l'esprit, ils feront comme moi; s'ils sont sots, ce que je leur apprendrais ne les rendrait que plus sots…"
Si vous rencontrez jamais cet original, il n'est pas nécessaire de le connaître pour l'aborder. Entraînez-le dans un cabaret, dites-lui votre affaire, proposez-lui de vous suivre à vingt lieues, il vous suivra; après l'avoir employé, renvoyez-le sans un sou; il s'en retournera satisfait. "

"
- N'êtes-vous pas le citoyen honnête qui a repris ce cheval pour le même prix qu'il me l'avait vendu ?
- Je le suis." Et Jacques de le rembrasser sur une joue et sur l'autre, et son maître de sourire, et les deux chiens debout, le nez en l'air et comme émerveillés d'une scène qu'ils voyaient pour la première fois. Jacques, après avoir ajouté à ses démonstrations de gratitude force révérences, que son bienfaiteur ne lui rendait pas, et force souhaits qu'on recevait froidement, remonte sur son cheval, et dit à son maître : "J'ai la plus profonde vénération pour cet homme que vous devez me faire connaître.
LE MAÎTRE
Et pourquoi, Jacques, est-il vénérable à vos yeux ?
JACQUES
C'est que, n'attachant aucune importance aux services qu'il rend, il faut qu'il soit naturellement officieux et qu'il ait une longue habitude de bienfaisance.
LE MAÎTRE
Et à quoi jugez-vous cela ?
JACQUES
A l'air indifférent et froid avec lequel il a reçu mon remerciement; il ne me salue point; il ne me dit pas un mot, il semble me méconnaître, et peut-être à présent se dit-il en lui-même avec un sentiment de mépris : Il faut que la bienfaisance soit, fort étrangère à ce voyageur, et que l'exercice de la justice lui soit bien pénible, puisqu'il en est si touché… Qu'est-ce qu'il y a donc de si absurde dans ce que je vous dis, pour vous faire rire de si bon cœur !… Quoi qu'il en soit, dites-moi le nom de cet homme, afin que je l'écrive sur mes tablettes. "

"
C'est la fable de la Gaine et du Coutelet. Un jour la Gaine et le Coutelet se prirent de querelle; le Coutelet dit à la Gaine : "Gaine, ma mie, vous êtes une friponne, car tous les jours, vous recevez de nouveaux Coutelets… La Gaine répondit au Coutelet : Mon ami Coutelet, vous êtes un fripon, car tous les jours vous changez de Gaine… Gaine, ce n'est pas là ce que vous m'avez promis… Coutelet, vous m'avez trompée le premier…" Ce débat s'était élevé à table; Cil, qui était assis entre la Gaine et le Coutelet, prit la parole et leur dit : "Vous, Gaine, et vous, Coutelet, vous fîtes bien de changer, puisque changement vous séduisait; mais vous eûtes tort de vous promettre que vous ne changeriez pas. Coutelet, ne voyais-tu pas que Dieu te fit pour aller à plusieurs Gaines; et toi, Gaine, pour recevoir plus d'un Coutelet ? Vous regardiez comme fous certains Coutelets qui faisaient vœu de se passer à forfait de Gaines, et comme folles certaines Gaines qui faisaient vœu de se fermer pour tout Coutelet; et vous ne pensiez pas que vous étiez presque aussi fous lorsque vous juriez, toi, Gaine, de t'en tenir à un seul Coutelet; toi, Coutelet, de t'en tenir à une seule Gaine."
"
"
Jacques demanda à son maître s'il n'avait pas remarqué que, quelle que fût la misère des petites gens, n'ayant pas de pain pour eux, ils avaient tous des chiens; s'il n'avait pas remarqué que ces chiens, étant tous instruits à faire des tours, à marcher à deux pattes, à danser, à rapporter, à sauter pour le roi, pour la reine, à faire le mort, cette éducation les avait rendus les plus malheureuses bêtes du monde. D'où il conclut que tout homme voulait conmander à un autre; et que l'animal se trouvant dans la société immédiatement au-dessous de la classe des derniers citoyens commandés par toutes les autres classes, ils prenaient un animal pour commander aussi à quelqu'un. "Eh bien ! dit Jacques, chacun a son chien. Le ministre est le chien du roi, le premier commis est le chien du ministre, la femme est le chien du mari, ou le mari le chien de la femme; Favori est le chien de celle-ci, et Thibaud est le chien de l'homme du coin. Lorsque mon maître me fait parler quand je voudrais me taire, ce qui, à la vérité, m'arrive rarement, continua Jacques; lorsqu'il me fait taire quand je voudrais parler, ce qui est très difficile; lorsqu'il me demande l'histoire de mes amours, et que j'aimerais mieux causer d'autre chose; lorsque j'ai commencé l'histoire de mes amours, et qu'il l'interrompt : que suis-je autre chose que son chien ? Les hommes faibles sont les chiens des hommes fermes.
LE MAÎTRE
Mais; Jacques, cet attachement pour les animaux, je ne le remarque pas seulement dans les petites gens, je connais de grandes dames entourées d'une meute de chiens, sans compter les chats, les perroquets, les oiseaux.
JACQUES
C'est leur satire et celle de ce qui les entoure. Elles n'aiment personne; personne ne les aime : et elles jettent aux chiens un sentiment dont elles ne savent que faire.
LE MARQUIS DES ARCIS : Aimer les animaux ou jeter son cœur aux chiens, cela est singulièrèment vu.
"

"
"Il vient un moment où presque toutes les jeunes filles et les jeunes garçons tombent dans la mélancolie; ils sont tourmentés d'une inquiétude vague qui se promène sur tout, et qui ne trouve rien qui la calme. Ils cherchent la solitude; ils pleurent; le silence des cloîtres les touche; l'image de la paix qui semble régner dans les maisons religieuses les séduit. Ils prennent pour la voix de Dieu qui les appelle à lui les premiers efforts d'un tempérament qui se développe : et c'est précisément lorsque la nature les sollicite, qu'ils embrassent un genre de vie contraire au vœu de la nature. L'erreur ne dure pas; l'expression de la nature devient plus claire; on la reconnaît, et l'être séquestré tombe dans les regrets, la langueur, les vapeurs, la folie ou le désespoir…" Tel fut le préambule du marquis des Arcis. "Dégoûté du monde à l'âge de dix-sept ans, Richard (c'est le nom de mon secrétaire) se sauva de la maison paternelle et prit l'habit de prémontré.
"

"
Jacques ne répondit point à cette question, et le maître ajouta : "Dis-moi seulement qui était le petit homme.

JACQUES
Un jour un enfant, assis au pied du comptoir d'une lingère, criait de toute sa force. La marchande importunée de ses cris, lui dit : "Mon ami, pourquoi criez-vous ?
- C'est qu'ils veulent me faire dire A.
- Et pourquoi ne voulez-vous pas dire A ?
- C'est que je n'aurai pas si tôt dit A, qu'ils voudront me faire dire B…"
C'est que je ne vous aurai pas si tôt dit le nom du petit homme, qu'il faudra que je vous dise le reste.
"


MANIFESTE DU PARTI COMMUNISTE, K. MARX, F. ENGELS, 1848.
-"Le gouvernement moderne n'est qu'un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière. "
-"La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire.
Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l'homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du «paiement au comptant». Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange; elle a substitué aux nombreuses libertés si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale. "

-"Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. Elles sont supplantées par de nouvelles industries, dont l'adoption devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui n'emploient plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus lointaines, et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du globe. A la place des anciens besoins, satisfaits par les produits nationaux, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. A la place de l'ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles- mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l'est pas moins des productions de l'esprit. Les œuvres intellectuelles d'une nation deviennent la propriété commune de toutes. L'étroitesse et l'exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles; et de la multiplicité des littératures nationales et locales naît une littérature universelle. "
-"Le bon marché de ses produits est la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine et contraint à la capitulation les barbares les plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. Sous peine de mort, elle force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production; elle les force à introduire chez elles la prétendue civilisation, c'est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle se façonne un monde à son image. "
-"A mesure que grandit la bourgeoisie, c'est-à-dire le capital, se développe aussi le prolétariat, la classe des ouvriers modernes qui ne vivent qu'à la condition de trouver du travail et qui n'en trouvent que si leur travail accroît le capital. Ces ouvriers, contraints de se vendre au jour le jour, sont une marchandise, un article de commerce comme un autre; ils sont exposés, par conséquent, à toutes les vicissitudes de la concurrence, à toutes les fluctuations du marché. "
-"L'industrie moderne a fait du petit atelier du maître-artisan patriarcal la grande fabrique du capitaliste industriel. Des masses d'ouvriers, entassés dans la fabrique, sont organisés militairement. Simples soldats de l'industrie, ils sont placés sous la surveillance d'une hiérarchie complète de sous-officiers et d'officiers. Ils ne sont pas seulement les esclaves de la classe bourgeoise, de l'Etat bourgeois, mais encore, chaque jour, à chaque heure, les esclaves de la machine, du contremaître, et surtout du bourgeois fabricant lui-même. Plus ce despotisme proclame ouvertement le profit comme son but unique, plus il devient mesquin, odieux, exaspérant. "

 

Notre Dame de Paris, Victor Hugo :
-Dans la cour des miracles : "C'était une espèce de faux soldat, un narquois, comme on disait en argot, qui défaisait en sifflant les bandages de sa fausse blessure, et qui dégourdissait son genou sain et vigoureux, emmailloté depuis le matin dans mille ligatures. Au rebours, c'était un malingreux qui préparait avec de l'éclaire et du sang de boeuf sa jambe de Dieu du lendemain. Deux tables plus loin, un coquillart, avec son costume complet de pèlerin, épelait la complainte de Sainte-Reine, sans oublier la psalmodie et le nasillement. Ailleurs un jeune hubin prenait leçon d'épilepsie d'un vieux sabouleux qui lui enseignait l'art d'écumer en mâchant un morceau de savon. À côté, un hydropique se dégonflait, et faisait boucher le nez à quatre ou cinq larronnesses qui se disputaient à la même table un enfant volé dans la soirée. Toutes circonstances qui, deux siècles plus tard, semblèrent si ridicules à la cour, comme dit Sauval, qu'elles servirent de passe-temps au roi et d'entrée au ballet royal de La Nuit, divisé en quatre parties et dansé sur le théâtre du Petit-Bourbon. " Jamais, ajoute un témoin oculaire de 1653, les subites métamorphoses de la Cour des Miracles n'ont été plus heureusement représentées. Benserade nous y prépara par des vers assez galants. "


"LE MONDE COMME IL VA, VISION DE BABOUC", Voltaire
De là il alla passer sa soirée chez des marchands de magnificences inutiles. Un homme intelligent, avec lequel il avait fait connaissance, l'y mena; il acheta ce qui lui plut, et on le lui vendit avec politesse beaucoup plus qu'il ne valait. Son ami, de retour chez lui, lui fit voir combien on le trompait. Babouc mit sur ses tablettes le nom du marchand, pour le faire distinguer par Ituriel au jour de la punition de la ville. Comme il écrivait, on frappa à sa porte; c'était le marchand lui-même qui venait lui rapporter sa bourse, que Babouc avait laissée par mégarde sur son comptoir.
Comment se peut-il, s'écria Babouc, que vous soyez si fidèle et si généreux, après n'avoir pas eu honte[12] de me vendre des colifichets quatre fois au-dessus de leur valeur? Il n'y a aucun négociant un peu connu dans cette ville, lui répondit le marchand, qui ne fût venu vous rapporter votre bourse; mais on vous a trompé quand on vous a dit que je vous avais vendu ce que vous avez pris chez moi quatre fois plus qu'il ne vaut, je vous l'ai vendu dix fois davantage: et cela est si vrai, que si dans un mois vous voulez le revendre, vous n'en aurez pas même ce dixième. Mais rien n'est plus juste; c'est la fantaisie passagère[13] des hommes qui met le prix à ces choses frivoles; c'est cette fantaisie qui fait vivre cent ouvriers que j'emploie; c'est elle qui me donne une belle maison, un char commode, des chevaux; c'est elle qui excite l'industrie, qui entretient le goût, la circulation, et l'abondance.


Jules Verne :
"L'homme qui meurt sans s'etre jamais decide a rien pendant sa vie, ajouta gravement le bourgmestre van Tricasse, est bien pres d'avoir atteint la
perfection en ce monde!"
Le bourgmestre etait un personnage de cinquante ans, ni gras ni maigre, ni petit ni grand, ni vieux ni jeune, ni colore ni pale, ni gai ni triste, ni content ni ennuye, ni energique ni mou, ni fier ni humble, ni bon ni mechant, ni genereux ni avare, ni brave ni poltron, ni trop ni trop peu,--_ne quid nimis_,--un homme modere en tout; mais a la lenteur invariable de ses mouvements, a sa machoire inferieure un peu pendante, a sa paupiere superieure immuablement relevee, a son front uni comme une plaque de cuivre jaune et sans une ride, a ses muscles peu saillants, un physionomiste eut sans peine reconnu que le bourgmestre van Tricasse etait le flegme personnifie. Jamais,--ni par la colere, ni par la passion,--jamais une emotion quelconque n'avait accelere les mouvements du coeur de cet homme ni rougi sa face; jamais ses pupilles ne s'etaient contractees sous l'influence d'une irritation, si passagere qu'on
voudrait la supposer. Il etait invariablement vetu de bons habits ni trop larges ni trop etroits, qu'il ne parvenait pas a user. Il etait chausse de gros souliers carres a triple semelle et a boucles d'argent, qui, par leur duree, faisaient le desespoir de son cordonnier. Il etait coiffe d'un large chapeau, qui datait de l'epoque a laquelle la Flandre fut decidement separee de la Hollande, ce qui attribuait a ce venerable couvre-chef une duree de quarante ans. Mais que voulez-vous? Ce sont les passions qui usent le corps aussi bien que l'ame, les habits aussi bien que le corps, et notre digne bourgmestre, apathique, indolent, indifferent, n'etait passionne en rien. Il n'usait pas et ne s'usait pas, et par cela meme il se trouvait precisement l'homme qu'il fallait pour administrer la cite de Quiquendone et ses tranquilles habitants.

Poile de Carotte, Jules Renard
La Mouche
La chasse continue, et Poil de Carotte qui hausse les épaules de remords,
tant il se trouve bête, emboîte le pas de son père avec une nouvelle
ardeur, s'applique à poser exactement le pied gauche là ou M. Lepic a
posé son pied gauche, et il écarte les jambes comme s'il fuyait un ogre.
Il ne se repose que pour attraper une mûre, une poire sauvage et des
prunelles qui resserrent la bouche, blanchissent les lèvres et calment la
soif. D'ailleurs, il a dans une des poches du carnier le flacon d'eau-de-
vie. Gorgée par gorgée, il boit presque tout à lui seul, car M. Lepic,
que la chasse grise, oublie d'en demander.
--Une goutte, papa?
Le vent n'apporte qu'un bruit de refus. Poil de Carotte avale la goutte
qu'il offrait, vide le flacon, et la tête tournante, repart à la poursuite
de son père. Soudain, il s'arrête, enfonce un doigt au creux de son oreille,
l'agite vivement, le retire, puis feint d'écouter, et il crie à M. Lepic:
--Tu sais, papa, je crois que j'ai une mouche dans l'oreille.
Monsieur Lepic: Ote-la, mon garçon.
Poil de Carotte: Elle y est trop avant, je ne peux pas la toucher. Je l'entends qu'elle
bourdonne.
Monsieur Lepic: Laisse-la mourir toute seule.
Poil de Carotte: Mais si elle pondait, papa, si elle faisait son nid?
Monsieur Lepic: Tâche de la tuer avec une corne de mouchoir.
Poil de Carotte: Si je versais un peu d'eau-de-vie pour la noyer? Me donnes-tu la
permission?
--Verse ce que tu voudras, lui crie M. Lepic. Mais dépêche-toi.
Poil de Carotte applique sur son oreille le goulot de la bouteille, et il la vide une deuxième fois, pour le cas où M. Lepic imaginerait de
réclamer sa part.
Et bientôt, Poil de Carotte s'écrie allègre, en courant:
--Tu sais, papa, je n'entends plus la mouche. Elle doit être morte. Seulement, elle a tout bu.

La première Bécasse
--Mets-toi là, dit M. Lepic. C'est la meilleure place. Je me promènerai dans le bois avec le chien; nous ferons lever les bécasses, et quand tu
entendras: _pit, pit,_ dresse l'oreille et ouvre l'oeil. Les bécasses passeront sur la tête.
Point de Carotte tient le fusil couché entre son bras. C'est la première fois qu'il va tirer une bécasse. Il a déjà tué une caille, déplumé une
perdrix et manqué un lièvre avec le fusil de M. Lepic.
Il a tué la caille par terre, sous le nez du chien en arrêt. D'abord il regardait, sans la voir, cette petite boule ronde, couleur du sol.
--Recule-toi, lui dit M. Lepic, tu est trop près.
Mais Poil de Carotte, instinctif, fit un pas de plus en avant, épaula, déchargea son arme à bout portant et rentre dans la terre la boulette grise.
Il ne put retrouver de sa caille broyée, disparue, que quelques plumes et un bec sanglant.
Toutefois, ce qui consacre la renommée d'un jeune chasseur, c'est de tuer une bécasse, et il faut que cette soirée marque dans la vie de Poil de
Carotte.
Le crépuscule trompe, comme chacun sait. Les objets remuent leurs lignes fumeuses. Le vol d'un moustique trouble autant que l'approche du tonnerre. Aussi Poil de Carotte, ému, voudrait bien être à tout à l'heure. Les grives, de retour des prés, fusent avec rapidité entre les chênes. Il
les ajuste pour se faire l'oeil. Il frotte de sa manche la buée qui ternit le canon du fusil. Des feuilles sèches trottinent çà et là.
Enfin, deux bécasses, dont les longs becs alourdissent le vol, se lèvent, se poursuivent amoureuses et tournoient au-dessus du bois frémissant.

Elles font _pit, pit, pit,_ comme M. Lepic l'avait promis, mais si faiblement que Poil de Carotte doute qu'elles viennent de son côté. Ses yeux se
meuvent vivement. Il voit deux ombres passer sur sa tête, et la crosse du fusil contre son ventre, il tire au juger, en l'air.

Une des deux bécasses tombe, bec en avant, et l'écho disperse la détonation formidable aux quatre coins du bois.
Poil de Carotte ramase la bécasse dont l'aile est cassée, l'agite glorieusement et respire l'odeur de la poudre.
Pyrame accourt, précédant M. Lepic, qui ne s'attarde ni ne se hâte plus que d'ordinaire.
--Il n'en reviendra pas, pense Poil de Carotte prêt aux éloges.
Mais M. Lepic écarte les branches, paraît, et dit d'un voix calme à son fils encore fumant:
--Pourquoi donc que tu ne les as pas tuées toutes les deux?

"Madame Lepic: Qu'est-ce que tu fais, Poil de Carotte?
Poil de Carotte: Je ne sais pas, maman.
Madame Lepic: Cela veut dire que tu fais encore une bêtise. Tu le fais donc toujours exprès.
Poil de Carotte: Il ne manquerait plus que cela.


Guy de Maupassant "Inutile beaute"
"--Pourquoi? Ah! mon cher, songe donc! Onze ans de grossesses pour une femme comme ca! quel enfer! C'est toute la jeunesse, toute la beaute, toute l'esperance de succes, tout l'ideal poetique de vie brillante, qu'un sacrifice a cette abominable loi de la reproduction qui fait de la femme normale une simple machine a pondre des etres.

--Que veux-tu? c'est la nature!

--Oui, mais je dis que la nature est notre ennemie, qu'il faut toujours lutter contre la nature, car elle nous ramene sans cesse a l'animal. Ce qu'il y a de propre, de joli, d'elegant, d'ideal sur la terre, ce n'est pas Dieu qui l'y a mis, c'est l'homme, c'est le cerveau humain. C'est nous qui avons introduit dans la creation, en la chantant, en l'interpretant, en l'admirant en poetes, en l'idealisant en artistes, en l'expliquant en savants qui se trompent mais qui trouvent aux phenomenes des raisons ingenieuses, un peu de grace, de beaute, de charme inconnu et de mystere. Dieu n'a cree que des etres grossiers, pleins de germes des maladies, qui, apres quelques annees d'epanouissement bestial, vieillissent dans les infirmites, avec toutes les laideurs et toutes les impuissances de la decrepitude humaine. Il ne les a faits, semble-t-il, que pour se reproduire salement et pour mourir ensuite, ainsi que les insectes ephemeres des soirs d'ete. J'ai dit "pour se reproduire salement"; j'insiste. Qu'y a-t-il, en effet, de plus ignoble, de plus repugnant que cet acte ordurier et ridicule de la reproduction des etres, contre lequel toutes les ames delicates sont et seront eternellement revoltees.
"

Henri Lhote, "Le Sahara, désert mystérieux", 1949 Ed.Bourrelier.
--"20 années d'action civilisatrice ont suffit depuis pour faire du Sahara une terre bien française, où le génie et la générosité de notre race ont pu magnifiquement s'exercer." ...(!)