Femmes et néolibéralisme (en France)

 

Au nom de la Famille, 40 000 mères précaires subissent un traitement discriminatoire ! Cette " adaptation technique " est un modèle de la rhétorique néo-libérale.
Depuis janvier 2004, la Paje (Prestation d'accueil du jeune enfant) remplace les prestations familiales. Heureuse nouvelle pour les familles aisées, puisque le plafond pour percevoir l'allocation pour le jeune enfant a été relevé jusqu'à 4,5 fois le smic. Coût de l'opération : 800 euros de " prime de naissance " et une allocation de base de 160 euros par mois, de la naissance aux trois ans de l'enfant, soit au total un milliard d'euros annuels. La Famille vaut bien cela !

Mais pas n'importe quelle famille. On découvre d'abord que l'API, Allocation de parent isolé, ne serait plus cumulable avec la Paje. Si bien que 40 000 familles monoparentales, composées essentiellement de mères célibataires ou divorcées, en situation de grande précarité, perdraient les 1 300 euros de l'API, déduits de la Paje. Il y a famille et famille. Devant le tollé suscité par ces mesures, le gouvernement fait mine de découvrir le problème, promet ensuite vaguement des compensations au lieu de reconnaître des droits et restaurer la dignité des personnes, et propose finalement pour éteindre l'incendie un décret permettant à nouveau le cumul. Finies les discriminations ? Non, car le cumul ne sera possible que sur trois mois, alors que l'allocation de base est versée jusqu'aux trois ans de l'enfant.

Alors bien sûr nous allons dénoncer avec raison la casse de l'État social, les compressions budgétaires. Mais l'économie prévue était seulement de 50 millions d'euros, peu au regard du coût total de l'opération ! Il s'agit donc surtout d'une mesure punitive et culpabilisante pour les mères isolées, à l'heure pourtant où nous savons que les séparations précipitent de nombreuses femmes avec enfant dans la détresse. Les dernières statistiques des Restaurants du Cour soulignent déjà l'augmentation de la fréquentation des femmes isolées.

Comment ne pas voir dans ces adaptations mesquines et grippe-sous la restauration des valeurs bourgeoises et de l'ordre moral dans toutes ses dimensions ? Cela commence par l'acharnement contre les pauvres, les " bonnes " familles aisées pourront, elles, percevoir 180 euros supplémentaires par mois, ajoutés à des dégrèvements fiscaux, pour l'emploi d'une gardienne à domicile ou d'assistantes maternelles, elles-mêmes non reconnues à part entière comme professionnelles de la petite enfance. La chaîne de la précarité s'allonge.

Comment ne pas reconnaître le malthusianisme social le plus primaire, celui qui consiste à refuser les aides aux plus démunis de peur qu'ils ne prolifèrent et nuisent au bien-être général ? Les femmes seules avec enfant ne sont-elles pas responsables de leur sort ? Au grand banquet du néo-libéralisme, il n'y a pas de place pour tout le monde ! Une fois la contestation passée, les stigmates demeurent. C'est un procédé identique qui tend insidieusement à remettre en cause le droit à l'avortement, avec l'amendement Garaud. Et à force de mépris, naît un système qui autorise d'imposer les menottes à une femme qui accouche !

C'est également le droit au travail des femmes qui se trouve mis en question. En effet, la Paje prévoit la possibilité d'obtenir un " complément de libre choix d'activité " de 333 euros par mois. Or avant d'être un choix, le travail est un droit, et ce n'est pas une " activité " comme les autres. Cette mesure est une incitation à interrompre le travail pour les femmes peu qualifiées et déjà précarisées, sans garantie de retour à l'emploi et avec la certitude que les retraites seront alors fortement minorées par manque d'annuités, selon les nouvelles règles de calcul qui pénalisent fortement les femmes. Et la réforme des retraites du dernier printemps n'est qu'une étape, chaque jour s'allonge la liste des coupes claires. C'est le cas de la fonction publique hospitalière et territoriale, qui concerne plus de deux millions de salarié-e-s. Jusqu'au 1er janvier 2004, existait une retraite minimum garantie après 25 ans de travail, de l'ordre de 930 euros par mois. Ayant dans ce secteur une durée moyenne d'activité de 26 ans, les femmes en étaient les principales bénéficiaires, elles qui occupent majoritairement les postes sans qualification, agentes des écoles, aide-soignantes et bien d'autres encore. Désormais, cette retraite minimum ne sera garantie qu'après 40 années de travail. Alors, " libre choix d'activité " ou supercherie ?

Partout dans le monde, les femmes paient un lourd tribut aux ajustements de toutes sortes et aux discours compassionnels qui les accompagnent. La destruction des solidarités collectives, l'exaltation des solidarités de proximité, signifient partout pour elles des charges supplémentaires et la privation d'un espace public.

Geneviève Azam, Économiste, université de Toulouse II.

 

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