Les déchets nucléaires ?

 

 

Deux exemples illustrent l'ampleur des problèmes à affronter pour la dépollution des sites nucléaires militaires et pour le démantèlement des centrales civiles.
Le premier concerne le site de Hanford, au sud-est de l'État de Washington, tout à l'ouest des États-Unis, là où sont nées les premières bombes atomiques américaines. Pour reconquérir un territoire hautement contaminé de 1 500 kilomètres carrés, plus de 10 000 personnes travailleront pendant cinquante ans pour un coût minimum de 5 milliards de francs dépensés chaque année pendant tout ce demi-siècle. C'est le plus grand chantier de génie civil jamais engagé, avec des travaux pharaoniques au coût exorbitant, destinés à mettre hors d'état de nuire 1 400 décharges radioactives, 2 100 tonnes de combustible irradié contenant 7 tonnes de plutonium, 1 760 milliards de litres de liquide radioactif et de produits chimiques hautement toxiques déchargés directement à même le sol, sans oublier le démantèlement définitif de huit réacteurs et de six usines de retraitement. Ainsi, 204 000 mètres cubes de déchets radioactifs devront être vitrifiés - seul processus permettant de réduire au maximum la diffusion de la radioactivité dans l'environnement - puis stockés pour des milliers d'années dans des galeries souterraines du Nevada. Il faudra aussi enlever la terre contaminée sur 15 mètres d'épaisseur; ces millions de mètres cubes seront déposés dans des fosses géantes au fond recouvert d'une épaisseur de 2,50 mètres d'argile et de plastique. Ces fosses sont conçues pour durer dix mille ans. Il faudra encore pomper 2 milliards de litres de la nappe phréatique pour les décontaminer. Et comme il est impossible de démonter les réacteurs, les bâtiments en béton qui les contiennent seront abattus et remplacés par des constructions en béton autrement plus ambitieuses, conçues pour protéger le coeur des réacteurs pendant soixante-quinze ans : on sera alors en 2075 ! Tel sera le coût à payer pour assainir l'une des plus vastes poubelles nucléaires du monde! Coût monstrueux, à la mesure de la superpuissance américaine.
Pendant ce temps-là, la Russie attend passivement: la flotte atomique de l'Arctique se désagrège lentement du fait de la corrosion par l'eau de mer, libérant insidieusement une radioactivité qui va déjà croissant dans cette région du monde. Ainsi, 21 000 mètres cubes de déchets radioactifs et 24 000 tonnes de combustible irradié sont stockés sans aucune sécurité dans la région arctique, non loin des côtes norvégiennes. On trouve aussi dans la péninsule de Kola, concentrés sur quelques centaines de kilomètres carrés, le plus grand nombre de réacteurs nucléaires au monde: 67 sous-marins nucléaires dénombrés en 1996, 2 croiseurs à propulsion nucléaire, sans oublier 52 autres sous-marins nucléaires déjà retirés du service. Une véritable armada laissée en complète déshérence du fait de la crise majeure qui a atteint de plein fouet la marine russe. Les sous-marins désarmés sont stockés en l'état, ce qui laisse craindre une réaction atomique incontrôlée de tel ou tel réacteur, ou encore l'apparition de fuites radioactives importantes.
Les dépôts de déchets radioactifs, nombreux autour de Mourmansk, ne sont plus entretenus. C'est donc une formidable bombe à retardement qui gît dans les eaux de la mer de Barents, région arctique dont on sait de surcroît que le niveau moyen d'exposition à la radioactivité est cinq fois supérieur à celui observé dans les régions tempérées, en raison de la concentration près du pôle des radioéléments issus des expériences nucléaires effectuées dans l'atmosphère il y a trois décennies. Pour les écologistes norvégiens de la Fondation Bellona, la presqu'île de Kola serait une sorte de « Tchernobyl au ralenti ».
La France, pour sa part, a entrepris résolument le démantèlement du surgénérateur Superphénix. Ainsi se vérifie l'adage selon lequel « le xxe siècle aura vu l'avènement de l'énergie nucléaire et le XXIème siècle son démantèlement ». Il conviendra d'abord de décharger les 4 800 tonnes de sodium fondu dont la destination reste encore à préciser: ce chantier devrait durer dix ans. Alors seulement on pourra détruire les installations annexes, tandis que le bâtiment du réacteur - tout comme ses cousins, les 58 autres réacteurs répartis sur l'ensemble du territoire - devra attendre que le taux de radioactivité baisse un peu. Combien d'années ? Cinquante, soixante-quinze, davantage encore ? Qui saurait le dire ? Quant au coût de ce gigantesque chantier, la seule certitude est qu'il représentera au moins la moitié du coût de son installation, soit 16,5 milliards de francs. Prévision qui ne manquera naturellement pas d'être dépassée lorsque l'opération aura été menée à son terme. Ainsi les installations nucléaires coûtent-elles presque aussi cher à la destruction qu'à la construction.
Reste l'angoissant problème des déchets. Après un quart de siècle consacré au développement de l'industrie nucléaire civile, aucune stratégie cohérente n'a pu voir le jour concernant le sort des déchets stockés jusqu'ici à proximité des sites de production. Entre l'enfouissement à grande profondeur, la création de dépôts en surface et en subsurface, et une très hypothétique transmutation qui transformerait les déchets à longue vie en déchets à courte vie et en éléments stables, aucune solution n'est encore parvenue à s'imposer. Chacune se heurte à des risques spécifiques liés à l'évolution à long terme des déchets ou, dans le cas de la transmutation, à d'insurmontables problèmes de faisabilité. Les risques engendrés par cette phase de l'histoire industrielle de l'humanité continueront ainsi de peser sur des centaines de générations qui devront gérer, surveiller sans relâche, et surtout ne jamais oublier le sinistre cadeau que nous leur aurons légué.


Extrait du livre "La Terre en Héritage" de J.M. Pelt.