Les OGM: Une logique de domination
par

Charles Danten (www.angryvet.org)

"Ce riz […] transgénique, enrichi artificiellement de beta-carotène […] pourrait sauver un million d'enfants par année…", claironne en grosses lettres encadrées -pour bien faire ressortir le mot "enfant" - le titre de la page couverture du réputé magazine Time du 31 juillet 2000. Malheureusement, semble dire laconiquement le sous-titre, des empecheurs de tourner en rond se sont mis dans l'idée que les organismes génétiquement modifiés (OGM) sont mauvais pour les humains et la planète.
En arrière-plan de cette meme page couverture, le professeur suisse Ingo Potrykus, le sympathique inventeur de ce riz providentiel, semble nous supplier, accroupie dans une rizière, d'entendre raison. Sa moue accablée et profondément triste donne l'étrange impression qu'il dit : "Ne sacrifiez pas les enfants à une lubie. Aidez-moi à nourrir les pauvres. Faites-moi confiance… " Dans l'article qui suit, intitulé Les graines de l'espoir, on explique comment, en utilisant une bactérie comme agent de transport, le Dr Ingo Potrykus a réussi le véritable tour de force d'incorporer au génome du riz (la partie qui contient les gènes ) un gène de jonquille incitant la plante à produire du beta-carotène. La suite de l'exposé est un plaidoyer en règle pour les OGM : en rendant les plantes de culture résistantes aux herbicides, on tue les mauvaises herbes sans courir le risque de réduire la récolte; on peut rendre les récoltes rebelles aux attaques des virus; au lieu d'épandre des insecticides sur les plantes et de polluer l'environnement, on transfère dans la plante un gène de bactérie lui permettant de produire ses propres insecticides. Et la liste des bienfaits se poursuit.
Bien sûr, il y a de petits inconvénients. Certains sont meme soulignés dans l'article. Cependant, comme l'affirme Bruce Tabashnik, entomologiste de l'Université de l'Arizona, "les risques pour l'environnement semblent minimes et les avantages sont éloquents. " Le bilan est tellement convaincant qu'il donne envie de donner le bon Dieu sans confession à Ingo Potrykus et à tous ces hommes de science qui travaillent comme lui, sans relâche, par humanisme, dans les laboratoires des toutes-puissantes multinationales comme Monsanto, Novartis et Dupont. Enfin presque…

Une logique de domination

Pour José Bové, le président de la Confédération Paysanne de France et l'un des plus irréductibles "empecheurs de tourner en rond", pas question de se laisser attendrir :" Cette technologie est plutôt un moyen de déposséder et d'appauvrir les paysans du tiers monde qui survivent traditionnellement en cultivant de petites parcelles de terre qu'ils exploitent de façon artisanale".
La culture transgénique est en effet conçue pour les cultures industrielles sur des d'immenses surfaces. Elle exige beaucoup de mécanisation et des investissements financiers que la plupart des petits exploitants ne pourront pas se permettre. L'implantation massive des OGM va changer totalement le tissu social de ces pays, qui seront forcés par l'Organisation mondiale du commerce d'adopter ces technologies. Obligés de vendre leur maigre parcelle de terre ou acculés à la faillite, ces petits paysans iront gonfler les réserves de main-d'œuvre à bon marché qui croupissent dans les bidons- villes des grandes cités. "C'est une logique de la domination […] quel mensonge pur et simple !" de conclure José Bové.

La loi du marché

La commercialisation des OGM s'est faite jusqu'ici à l'aveuglette, de façon aléatoire, sans aucune considération pour le principe de précaution et sans aucune consultation publique. "On a imposé ces produits en pariant sur la politique du fait accompli " souligne José Bové dans son livre Le monde n'est pas une marchandise : Des paysans contre la mal bouffe : "impossible après coup de revenir en arrière." C'est la loi du marché qui prime sur toute autre considération. Cela donne carte blanche aux grandes firmes qui, avec la collaboration des états, imposent cette technologie sans le consentement public, sans corroboration scientifique et sans assumer la responsabilité pour les dégâts éventuels.
"Il existe une collusion entre ceux qui font les règlements et ceux qui fabriquent ces technologies" de dire pour sa part le Dr Gilles-Éric Séralini, chercheur en biologie moléculaire et professeur, auteur de OGM, le vrai débat, qui ajoute que "l'indépendance des experts est bien fragile". Selon l'économiste portugais Ricardo Petrella interviewé pour le documentaire Main basse sur les gènes de l'Office national du film (ONF), "les scientifiques et le gouvernement ne parlent plus au nom des contribuables." Rappelons que, dans la logique actuelle du productivisme, la fin justifie toujours les moyens pourvus que ceux-ci ne dérogent pas au cadre judiciaire des droits fondamentaux à la liberté et à la propriété. Les gouvernements n'interviennent donc pas pour imposer une règle de conduite qui pourrait nuire aux entrepreneurs. En d'autres termes, tant qu'il n'y a pas de proscription légale et tant qu'il n'y a pas preuve de nocivité - ce qui ne démontre pas l'innocuité -, tout est permis. Dans cette perspective, il y a peu de considération pour les conséquences possibles des cultures transgéniques sur l'écologie, la santé du public et les générations à venir.
Il est plus que suspect dans ces conditions d'invoquer le souci humanitaire pour justifier l'implantation de cette technologie. Les intérets économiques sont de toute évidence les motifs inavoués de cette industrie. Beaucoup plus troublant encore, une fois qu'un organisme est transformé génétiquement, on peut le protéger par un brevet et en devenir… propriétaire ! Or, entre les mauvaises mains, de tels brevets sur le monde vivant représentent un énorme danger, pour les pays pauvres, mais aussi pour nous, en Occident. Comme le dit Ricardo Petrella : "il est facile d'imaginer de futurs monopoles sur le monde vivant et une appropriation des aliments de toute la planète par quelques grands producteurs sans scrupules. […] Le brevet sur le vivant et sa "marchandisation" sont les vrais enjeux du débat sur les OGM."

Une véritable bombe à retardement

Contrairement à ce qu'on veut nous faire croire, la biologie moléculaire est loin d'etre une science exacte. Les mots " génie " et " ingénierie " ne s'appliquent pas pour décrire cette technique au contraire très grossière, incertaine et primitive. Dans certains cas par exemple, il faut bombarder une cellule des centaines voire des milliers de fois avant que le gène que l'on désire transférer s'incorpore à son génome d'adoption, finalement par pur hasard et à des endroits non-anticipés. "C'est du bricolage, du traficotage bien plus que de la science", de dire José Bové. "Ces apprentis sorciers jouent avec des phénomènes qu'ils comprennent à peine et sans pouvoir mesurer les conséquences". De nombreux phénomènes demeurent inexpliqués ; l'industrie a une approche très réductionniste de la question. Elle compare en effet le génome à une boîte de fusibles électriques où chaque gène aurait une fonction bien spécifique et indépendante des autres. Pour déclencher une fonction particulière, il suffirait donc d'allumer le "gène-fusible" correspondant. Or, pour Gilles-Éric Séralini, les choses ne sont pas si simples : "La complexité du fonctionnement en réseau des gènes, leur régulation subtile aux effets parfois inattendus et la structure méconnue des génomes incitent à l'humilité et à une grande prudence ".

Les dangers pour la santé

Il y a très peu d'études démontrant l'innocuité des OGM sur les mammifères. Selon le chercheur Séralini : "Les tests sont laissés au bon vouloir des industriels […] L'idée est de ne pas pénaliser le prix de revient." Par conséquent, […] "il n'y a aucune évaluation à long terme des effets toxiques multifactoriels sur notre système reproducteur et notre système immunitaire". La population sert de cobaye, et la politique est d'attendre que les problèmes se manifestent avant d'intervenir.
Or, une étude du Dr Pusztaï, un biologiste britannique reconnu comme spécialiste des insecticides et à l'origine favorable aux OGM, laisse présager le pire. En effet, dans cette étude contestée par l'industrie, des rats nourris avec des pommes de terre transgéniques ont développé au bout de six mois de graves problèmes immunitaires et des anomalies au organes vitaux comme le foie, le cerveau, le pancréas et les reins. En outre, le problème des allergies est réel. Au Brésil, par exemple, un des plus gros producteurs de soya transgénique, on a noté dans la population locale une augmentation des allergies au soya. À cause de l'absence d'étiquetage, le danger est d'autant plus grand qu'il est impossible de savoir ce que contiennent nos aliments. Enfin, nous ingérons les pesticides désormais contenus dans la plante, sans possibilité de les soustraire. Or personne ne connaît les éventuels dangers pour la santé publique d'une telle consommation.

La pollution génétique

Les plantes génétiquement modifiées sont de supers organismes presque indestructibles. Non seulement elles résistent aux virus et aux champignons, mais elles sont tolérantes aux herbicides - ces substances chimiques qui tuent les végétaux de façon sélective - et produisent leurs propres insecticides. Ces facteurs leur confère un avantage sélectif indéniable sur les plantes sauvages qu'elles peuvent par conséquent éradiquer sur de grandes étendues. En outre, ces plantes peuvent contaminer génétiquement la flore par hybridation avec un équivalent sauvage. Des contaminations systématiques de la flore et de la faune par le pollen de ces OGM sont donc à redouter.
Déjà, des expériences ont démontré que le pollen des plantes transgéniques empoisonne certains insectes et menace la survie entre autres des papillons monarques. De plus, ces végétaux modifient la teneur microbienne des sols, conséquence de la sécrétion importante et persistante d'insecticides par les racines. Enfin, la plus grande mécanisation qu'exige de telles cultures entraîne une diminution accélérée de la couche de terre arable et une destruction des rizières et des bosquets. Tous ces facteurs affectent gravement la biodiversité.

Des rendements en deçà des prévisions

Malgré le discours que les grandes compagnies tiennent aux agriculteurs, les taux de rendements des semences transgéniques ne sont pas supérieurs à ceux des méthodes conventionnelles. C'est plutôt le contraire et, comme le confirme Séralini, de nombreux cultivateurs ont entamé des poursuites pour fausses allégations. En fait, l'insecticide produit par la plante transgénique finit par perdre son effet initial. Pour déjouer mère-nature, il faut donc renouveler régulièrement les variétés de plantes. En bout de ligne, l'économie est nulle. "Aux États-Unis, le plus gros producteur d'OGM, il n'y a eu aucune baisse des quantités d'insecticides utilisés et la vente des autres pesticides comme les herbicides et les fongicides a meme considérablement augmenté" de dire Séralini. Ce n'est pas une agriculture durable et les effets polluants sont encore plus élevés que par les méthodes plus conventionnelles. Et il est fort probable que nous découvrions plus tard d'autres vices "cachés" non prévus.
En définitive, les problèmes que cette technologie industrielle tente de résoudre - c'est devenu un cliché- sont des avatars du productivisme et d'un besoin maladif de domination. La mécanisation lourde de l'agriculture, l'usage intensif des pesticides et des fertilisants agricoles, la monoculture sur de grandes surfaces et maintenant l'usage des OGM polluent l'environnement, portent atteinte à la biodiversité, détruisent la quantité et la qualité des sols arables, contribuent à détruire la cohésion sociale et menacent sérieusement notre santé et la survie des générations futures.
Contre toute attente, les progrès anticipés par l'agriculture moderne se soldent par un échec retentissant qui devrait, au nom du gros bon sens, nous inciter à freiner notre développement technologique et à revoir nos valeurs de société. À elle seule, monsieur Ingo Potrykus, cette initiative révolutionnaire pourrait sauver des millions d'enfants par année…

Rencontre avec le professeur Gilles-Éric Séralini l'auteur du livre Les OGM, le vrai débat
Par
Charles Danten

Le Dr Séralini est professeur de biologie moléculaire à l'Université de Caen en France. Il anime une équipe de chercheurs qui étudie le cancer et les effets des pesticides sur la santé. Expert en OGM pour le gouvernement français, il est aussi l'auteur du livre Les OGM, le vrai débat. Nous l'avons rencontré lors d'une récente visite au Québec.

Profeseur Séralini, l'industrie des biotechnologies aurait apparemment développé un riz miraculeux qui permettrait de sauver de la faim des millions d'enfants. Qu'en pensez-vous ?

Je pense que c'est une allégation mensongère pour deux raisons au moins. D'abord, ce riz ne contient pas assez de vitamine A : il faudrait en manger au moins dix kilos par jour pour combler ses besoins en vitamines. Il ne répond donc pas au problème de la sous-alimentation qu'il est censé solutionner. Ensuite, les paysans du tiers-monde sont exploités par une agriculture intensive qui leur a fait perdre plus de 80 variétés de riz. Cette agriculture spécialisée les dépossède et les empeche d'avoir leur petit terrain qui leur permettrait de faire pousser ce dont ils ont vraiment besoin. Il faut plutôt leur donner une alimentation diversifiée et ce n'est pas avec un riz enrichie de vitamine A qu'on y arrivera.

Alors vous etes d'accord avec José Bové, le président de la Confédération Paysanne de France, lorsqu'il dit que la biotechnologie est une technique de domination ?

Je connais bien José Bovet pour avoir été nommé expert dans plusieurs de ses procès. J'ai aussi animé des tables rondes pour sa confédération. Au point où certains journaux disent meme que j'en suis le conseiller scientifique, ce qui est faux, bien sûr. C'est un homme intelligent. Il va parfois un peu trop loin et je n'approuve pas toujours ses méthodes mais, sur le fond, je suis d'accord avec lui. En tout cas, il va au bout de ses idées. L'agriculture souffre d'une industrialisation trop intensive. Elle a simplement débordé ses limites et ses objectifs d'après guerre de nourrir toute la population. Il faut revenir à une agriculture plus proche des humains et plus respectueuse de l'environnement en utilisant moins de pesticides. Or, contrairement aux allégations de l'industrie, la culture des OGM utilise en fait plus de pesticides que l'agriculture conventionnelle.

Pourtant, certains scientifiques prétendent le contraire, au point de se demander s'il n'y aurait pas une collusion entre les scientifiques et ceux qui commercialisent ces techniques ?

C'est une évidence. Toute personne qui connaît ce dossier vous le confirmera. Il y a peu d'esprit critique, car la recherche se nourrit du financement des industriels. Il ne faut pas oublier que l'intéret principal de l'industrie, qui consiste à atteindre son profit, passe bien avant celui de l'intéret général.

N'es-ce pas un phénomène mondial ?

Oui, et tout simplement parce que le pouvoir des multinationales dépasse celui des États. C'est l'aboutissement naturel d'un libéralisme excessif.

Les vrais enjeux de ce débat ne sont-ils pas le brevet sur le vivant et une monopolisation de l'alimentation ?

Absolument, dans la mesure où le vrai moteur des OGM, c'est d'abord les brevets sur le vivant. On a propulsé les biotechnologies sans savoir vraiment s'en servir. Il faut etre honnete : on ne connaît pas beaucoup de gènes ni les réseaux des gènes perturbés par l'introduction de séquences synthétiques provenant d'autres organismes. La génétique est mal connue dans la mesure où aucun organisme vivant complexe n'a ses gènes complètement caractérisés. Pourtant, on va vite, essentiellement en raison de la course aux brevets sur l'agriculture mondiale.

On s'attendrait de la part des scientifiques et des gouvernement qu'ils tiennent compte du principe de précaution ?

Il y a trois façons de procéder : selon les principes de correction, de prévention et de précaution. En général, nos sociétés fonctionnent a posteriori, c'est-à-dire après qu'il se soit produit un accident, qu'il y ait eu des morts ou des blessés. On essaie ensuite de déterminer la cause du sinistre. Éventuellement, cette cause est corrigée, soit rapidement, soit avec un décalage de plusieurs années comme on fait avec le tabac, l'amiante ou les PCB. Ça, c'est le principe de correction dans lequel nous vivons tous les jours et d'après lequel l'industrie fonctionne. Ensuite, il y a le principe de prévention, qui tient compte dans les évaluations des effets possibles. Or nous n'en sommes meme pas là au sujet des OGM. Pourtant, étant donné que les OGM produisent ou absorbent des pesticides, on peut prévoir que ceux-ci auront des effets métaboliques secondaires à long terme. Ce ne sera pas un effet instantané toutefois. Comme dans tous les cas de pollution chimique, l'empoisonnement se fera en silence et se manifestera par des défaillances du système nerveux, immunitaire et digestif, par des cancers etc. Tout ça n'est pas évalué. L'évaluation des risques sur la santé publique et l'environnement est amputée pour des raisons économiques et financières, pour breveter le vivant le plus vite possible. Enfin, il y aurait un système de précaution situé vers lequel on doit tendre dans nos sociétés modernes. En gros, si on n'est pas pressé, si on en n'a pas besoin, il faut prendre le temps et du recul pour évaluer une chose. C'est le principe de base sur lequel vit une famille sensée, c'est-à-dire : "Je ne suis pas pressé, il y a du brouillard sur l'autoroute, je ne vais pas foncer pour rien." Or, actuellement, on fonce pour le profit des multinationales, alors qu'il faudrait organiser la précaution tout en construisant. Dans le cas des OGM on en est à essayer de faire suivre le principe de prévention : nous connaissons les risques mais aucun effort n'est fait pour les évaluer.

Pour faire en quelque sorte contre-pied à cette industrie, vous avez fondé avec d'autres experts un Comité de recherche et d'information indépendantes sur le génie génétique, le CRII-GEN (criigen@ibba.unicaen.fr). Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Il s'agit d'un haut comité d'expertise, indépendant des producteurs d'OGM, intervenant aux niveaux juridique, scientifique (santé et environnement), sociologique, technique (étiquetage) et économique. Nous avons proposé plusieurs choses : d'abord un serment éthique pour les chercheurs de la vie, serment qui manque cruellement, et une organisation de l'expertise contradictoire avec des avocats pour qu'un dossier soit vu de façon plus équitable et non pas uniqueement par des experts délégués par l'industrie.

Ressources

Main basse sur les gènes - ou les aliments mutants, film de l'ONF, réalisé en 1999 par Louise Vandelac, professeur de sociologie à l'Université du Québec à Montréal et Karl Parent.

Bové José, Le monde n'est pas une marchandise : Des paysans contre la malbouffe, Éditions de La Découverte, Paris, 2000.

Petrella Ricardo, Le bien commun : Éloge de la solidarité , Éditions Labor, Bruxelles, 1996.

Séralini Gilles-Éric, OGM, le vrai débat, Flammarion, Collection Dominos, 2000 : "LE" livre sur les OGM très conci et facile à lire, $12.95 pour tout savoir sur les OGMs.